Coupe du monde

Tensions sociales au pays du football

Photo: Media Ninja

Lorsqu’en 2007, le président Lula da Silva annonce depuis Zurich l’organisation du Mondial 2014 au Brésil, l’actuelle conjoncture de protestation paraît inimaginable. La stabilité sociale semble assurée par une importante croissance économique et par l’hégémonie du Parti des Travailleurs (PT) sur les mouvements sociaux et syndicaux brésiliens. Dans le pays du football, la tenue de la Coupe du Monde s’annonce sans taches et constitue un élément de poids en faveur du PT dans la campagne présidentielle d’octobre 2014. Or, les imprévisibles « Journées de Juin » 2013 changent la donne.

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Une nouvelle conjoncture sociale

Les protestations de juin 2013 contre l’augmentation des prix du transport en commun, en réponse à l’appel du Movimento Passe Livre, connaissent une expansion inattendue. En effet, la répression des manifestations dans les quartiers centraux de São Paulo, à coup de balles en caoutchouc, rappelle la réalité quotidienne des quartiers pauvres, en périphérie, où sévit la police militaire à balles réelles. Elle prend alors le rôle d’amorce à ce qui est à ce jour le plus grand mouvement de contestation sociale spontané que le pays ait vécu. Depuis le lundi 17 juin 2013, plus de 3 millions de Brésiliens et Brésiliennes sont descendus dans les rues, dans presque 400 villes de toutes les régions du pays.

La répression des manifestations dans les quartiers centraux de São Paulo, à coup de balles en caoutchouc, rappelle la réalité quotidienne des quartiers pauvres, en périphérie, où sévit la police militaire à balles réelles.

« Les Journées de Juin » 2013 contribuent ainsi à changer le fond de l’air au Brésil, tranchant avec la stabilité sociale des années 2000. Ce sont notamment les dépenses gouvernementales de plus de 30 milliards de reais brésiliens (15 milliards de dollars canadiens) pour l’organisation de la Coupe du Monde qui entraînent l’intensification des revendications en faveur des droits au transport, à la santé et à l’éducation publique, pour lesquels le financement fait cruellement défaut. La Coupe des Confédérations 2013, répétition générale du Mondial, témoigne d’une réalité significative dans la société brésilienne : il y a une distinction entre football et politique, et l’on peut soutenir la sélection nationale tout en manifestant contre les dépenses excessives et le manque de services publics.

Les grèves comme deuxième vague de contestation

Au cours des trois derniers mois, une seconde vague de mobilisations prend forme, plus ancrée dans le mouvement syndical. Dans le cadre de leurs campagnes salariales annuelles, les nettoyeurs de rue de Rio de Janeiro, les conducteurs de bus de São Paulo et les travailleurs du secteur pétrolier de Cubatão déclenchent des grèves de grande ampleur, caractérisées par la rébellion des bases ouvrières contre leurs directions syndicales locales. On assiste ainsi à une radicalisation du mouvement.

C’est dans cette conjoncture que s’insère la grève de cinq jours du métro de São Paulo, bastion syndical reconnu. Dénonçant à la fois l’étouffante surcharge du réseau (4 lignes seulement pour une ville de plus de 15 millions d’habitants) et le tarif exorbitant d’un trajet (3 reais, soit 1,50 $), les travailleurs et travailleuses du métro revendiquent également une augmentation salariale décente pour faire face à plus de 7 % d’inflation. Le mouvement est confronté à l’intransigeance de fer du gouvernement, à l’envoi du bataillon de choc de la police militaire contre les piquets de grève et au licenciement de 42 travailleurs, pour la plupart de jeunes délégués syndicaux. Il s’agit néanmoins de la plus longue et massive grève de ce secteur depuis 1986, et elle rappelle, en ce sens, l’âge d’or du syndicalisme brésilien. Un Mondial de répression et de contradictions

En somme, la Coupe du Monde rime avec une criminalisation accrue des mouvements sociaux et syndicaux brésiliens. L’arsenal pénal est ainsi utilisé extensivement, et quelque deux milliards de reais ont été dépensés en matériel de répression. Les manifestations qui ont actuellement lieu dans les villes accueillant des matchs sont systématiquement encadrées par un très lourd appareil policier et sont généralement rapidement dispersées à coup de bombes lacrymogènes, voire d’arrestations ciblées de militants et militantes.

L’ironie de ce Mondial 2014 réside probablement dans la difficulté de convaincre les Brésiliens et Brésiliennes d’appuyer cet événement du fait même qu’il se déroule dans leur propre pays.

L’ironie de ce Mondial 2014 réside probablement dans la difficulté de convaincre les Brésiliens et Brésiliennes d’appuyer cet événement du fait même qu’il se déroule dans leur propre pays. La base électorale populaire du PT n’est d’ailleurs pas dans les stades, dont l’accès est bien trop cher pour ceux et celles qui dépendent des 100 reais de la Bolsa Familia [NDLR: programme de transfert social pour les familles en situation de pauvreté]. Elle assiste donc aux matchs par télévisions interposées, comme s’ils avaient lieu dans un pays étranger. Cet abîme entre des Brésil si différents est peut-être la meilleure expression des contradictions sociales de l’actuel modèle de développement brésilien, basé sur la concentration du capital financier et l’exportation de matières premières, au détriment des droits sociaux et des conditions de travail de la population.

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