Dépister l’austérité avant la radicalisation

Photo: www.flickr.com

Le 26 mars dernier, le ministre des Finances du Québec Carlos Leitão déposait son budget pour l’exercice 2015-2016. Sans surprise, ce nouveau budget a l’austérité pour trame de fond et exigera davantage de coupes dans les services à la population. Le gouvernement annonçait toutefois une nouvelle mesure: un «plan d’action québécois pour le dépistage et la prévention de la radicalisation menant à la violence». L’annonce, qui tient sur une demi-page, prévoit y consacrer quatre millions de dollars d’ici 2017-2018.

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Il est légitime de se pencher sur le problème qu’est la radicalisation. Néanmoins, par le choix des mots, et par l’absence de certains autres, le gouvernement s’engage sur une voie tortueuse. En passant sous silence le racisme et l’islamophobie, il risque d’adopter une approche incomplète et risquée, car au moment de «contrer la radicalisation», le gouvernement du Québec doit prendre soin de ne pas répéter les dérapages observés ailleurs dans le monde occidental.

Ainsi, il faut reconnaître à propos du phénomène de radicalisation que l’on entend contrer 1) que l’exclusion socio-économique − une conséquence de l’austérité − en est une cause centrale, 2) que la stigmatisation des musulmans et musulmanes l’aggrave, et 3) que la paranoïa qui en découle peut être instrumentalisée pour amener les sociétés occidentales à renier leurs propres acquis démocratiques. La solution réside plutôt dans un renversement de ces tendances vers une société plus juste, plus inclusive et plus démocratique.

Dépistage?

On ne s’attaque pas à un phénomène complexe comme celui de l’adhésion à des idéologies violentes comme on le ferait avec le dépistage d’une maladie. Tel qu’il se présente actuellement, le dépistage semble s’intéresser aux symptômes du phénomène plutôt que de s’attarder à ses causes profondes. La voie pour une réelle compréhension exigera de profondes réflexions et remises en question de notre organisation socio-économique actuelle.

La voie pour une réelle compréhension exigera de profondes réflexions et remises en question de notre organisation socio-économique actuelle.

Ces réflexions permettraient certainement de saisir comment l’exclusion sociale peut être à l’origine des ruptures que vivent les individus qui acquièrent la conviction que le système actuel ne convient pas. Souvent, ce qu’il y a en commun chez ces jeunes qui choisissent la violence est un mal-être et un sentiment de non-appartenance qui leur insuffle un nihilisme réactionnaire, et ce, que leur radicalisation s’exprime à travers la religion ou pas. L’ironie est toute là: les gouvernements ne peuvent espérer contrer cette radicalisation s’ils n’admettent pas que l’idéal néolibéral est lui-même d’une violence inouïe.

Austérité partout, justice nulle part

L’austérité appliquée avec zèle dans les périodes de crise accélère les transformations néolibérales, en plus de contribuer à cette dynamique d’exclusion. Des populations déjà précarisées et des individus déjà vulnérables se voient privés de précieuses ressources, et cet abandon peut considérablement accentuer la détresse.

On a trop peu évoqué les effets de ces transformations sur les nouveaux arrivants et arrivantes. Prenons par exemple les coupes effectuées au CSSS de la Montagne. Parmi les 17 postes coupés en raison des politiques d’austérité, on trouve une technicienne en assistance sociale dont le travail consistait précisément à accompagner les nouveaux arrivant-e-s dans leurs démarches administratives. En région, le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion perd ses 7 bureaux régionaux, et les 127 personnes qui y travaillaient sont mises à pied, réduisant les ressources à la disposition des nouveaux arrivant-e-s.

La morosité ambiante affecte également les « deuxièmes générations », soit les enfants d’immigrant-e-s. Chez ceux-là, l’exclusion peut s’avérer dévastatrice lorsqu’elle s’abat sur eux comme sur leurs parents auparavant, qui croyaient pourtant avoir payé le prix de la marginalisation.

Ce désespoir et la tension accentuée par l’austérité pourraient croître bien davantage si la société québécoise glissait plus avant dans une spirale sécuritaire.

Reculs démocratiques

Notons que le Québec n’a rien inventé en s’emparant d’une rhétorique d’opposition à la radicalisation. La même tendance s’observe un peu partout en Occident depuis plusieurs années. Le professeur de New York University Arun Kundnani a analysé les politiques visant à contrer la radicalisation dans le monde anglo-saxon, notamment la politique «Prevent» au Royaume-Uni. Cette politique s’appuie sur l’idée selon laquelle l’expression d’opinions jugées extrémistes par les services de sécurité cause le terrorisme. De façon contre-productive, elle cherche à criminaliser et à réprimer l’expression de ces discours, même si certains sont pourtant essentiels à l’existence d’un véritable débat démocratique, notamment sur des enjeux internationaux.

Notons que le Québec n’a rien inventé en s’emparant d’une rhétorique d’opposition à la radicalisation. La même tendance s’observe un peu partout en Occident depuis plusieurs années.

En négligeant les causes profondes de ce qu’elle entend combattre, cette approche de dépistage de la radicalisation risque de se transformer en chasse aux sorcières paranoïaque au fur et à mesure qu’elle échoue. C’est sans doute ce qui explique que le gouvernement britannique soit allé jusqu’à proposer que les éducatrices en services de garde soient chargées elles aussi de dénoncer les signes de radicalisation…

Par ailleurs, même s’il existe des distinctions entre les diverses approches sécuritaires mises en place par les gouvernements d’ici et d’ailleurs, ces politiques ont en commun le refus d’une remise en question de notre système à nous et le rejet systématique des fautes sur l’Autre. Il n’est alors guère surprenant que les gouvernements se montrent extrêmement frileux lorsque vient le moment de nommer l’islamophobie et d’agir contre ce mode de racisme.

La solidarité comme projet

Les ressources consacrées à ce genre de politiques rendent possible le développement d’une «industrie anti-radicalisation» ou ce que certains nomment une «industrie du terrorisme». Il ne fait aucun doute que ces ressources seraient mieux utilisées si elles servaient au contraire à contrer l’exclusion sociale et économique, y compris la détresse psychologique qui peut en découler.

Il y a donc manque de cohérence puisqu’on espère apaiser les populations sans remettre en question les politiques néolibérales qui concentrent les richesses dans les mains de quelques-uns et détruisent les communautés en cultivant un individualisme exacerbé. Tant la poursuite de ces politiques d’appauvrissement qui prennent aujourd’hui le visage de l’austérité que les politiques identitaires nauséabondes qui les ont précédées sont des culs-de-sac civilisationnels.

Le 28 mars dernier, dans les rues montréalaises, une image saisissante s’est formée quand deux contingents de manifestant-e-s se sont rencontrés. Le premier pour répondre à l’islamophobie, le second à l’austérité. Un mariage inspirant qui a duré de longues minutes et qui reflète la nécessaire imbrication des luttes. Si l’objectif est de prévenir la radicalisation, notre société ne peut faire l’économie d’une véritable réflexion sur elle-même et ne peut admettre des horizons ni austères ni exclusifs. C’est l’expression de cette solidarité-là, sans angle mort, qui rendra possible un idéal inspirant, émancipateur et juste.

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