Des filles comme des pizzas

Photo: commons.wikimedia.org

Le commerce du sexe, le plus récent documentaire d’Ève Lamont, nous emmène dans les coulisses de l’industrie du sexe, à Montréal et dans ses environs. Montréal, nous dit-on, serait une destination exceptionnelle pour le tourisme sexuel. Non seulement on y retrouve plus de 30 clubs de danseuses et quelques 200 salons de massage, mais aussi – et surtout – on peut s’y faire livrer une fille « pareil comme une pizza».

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Il faut vivre sous une roche pour n’avoir jamais entendu que Montréal est un point névralgique pour le commerce du sexe, en Amérique du Nord. Chaque année, généralement à la veille du Grand prix, il y a toujours une poignée de reportages pour le souligner. Et le mois dernier, rappelons qu’un réseau pancanadien de traite prostitutionnelle a été démantelé par la GRC, dans le cadre de l’opération Confidence. Plus de 500 jeunes filles d’origine chinoise et sud-coréenne étaient échangées et exploitées à travers cette organisation, dont Montréal était une des plaques tournantes. Les filles entraient au Canada grâce à des visas d'étudiantes ou de visiteuses obtenus sous de faux prétextes. Elles étaient ensuite prises en charge, contrôlées puis exploitées dans des conditions épouvantables à différents pôles du réseau, et au bout de quelques mois, on les renvoyait dans leur pays d’origine, brisées.

Similairement, le film de Lamont nous plonge dans un univers qui n’a rien du charme et du glamour dont il prétend faire le commerce. On part à la rencontre de propriétaires de salons de massages ou de bars de danseuses, d’anciens proxénètes et de femmes prostituées. Celles qui témoignent ont à peine vingt ans, d’autres, la quarantaine. Toutes racontent des histoires d’une violence inouïe. Battues par un proxénète pour s’être assise un instant durant un quart de travail dans un club de danseuses. Violées par des clients qui voulaient qu’un massage aille un peu plus loin. Menacées et terrorisées pour avoir refusé de travailler sous la tutelle de quelqu’un… Des épisodes sordides, survenus parfois alors que ces femmes étaient encore mineures. En fait, la plupart des filles seraient recrutées par des réseaux de prostitution lorsqu’elles sont mineures. Et leur âge semble être le cadet des soucis des proxénètes comme des clients. « On m’a jamais demandé de voir mes cartes », confie une des protagonistes du film. Ne pas savoir : ça faisait sans doute l’affaire de tout le monde.

Le documentaire est saisissant, mais il ne juge pas. Il expose simplement, avec une certaine distance, les témoignages de celles et ceux qui ont accepté de se livrer à la caméra. Ce qui se révèle n’en est que plus troublant. Même si, ironiquement, la réalisatrice confie avoir souvent dû nuancer les propos de ses intervenants : « des fois, ce qu’on nous disait était tellement cru et dur que j’avais peur ça ait l’air tiré par les cheveux!» On passe néanmoins de l’ex-proxénète « gentleman », qui affirme fièrement que « moi, je gaspillais pas l’argent des filles pour moi tout seul : je gaspillais l’argent avec les filles», au type qui estime, le plus sérieusement du monde, que dix pipes de 15 minutes dans une journée, « ça ne fait pas des grosses journées ».

On entrevoit un tableau sombre, où les proxénètes ont sur « leurs » femmes une emprise totale, et les réduisent à pas grand chose. « Tout ce qu’on voulait, c’était le plus de femmes possibles. Qu’elle soit noire, asiatique, belle, laide : on s’en calissait parce que pour nous, c’était une bitch » nous dit sans détour Pedro, anciennement impliqué dans un réseau de prostitution, désormais en détention dans un centre jeunesse.

Puis il y a ces clients anonymes qu’on voit échanger entre eux, sur le Web. Ils commentent les « performances » des femmes de tel salon, de telle agence. Leurs fesses, leurs seins, leur sexe, les pratiques auxquelles elles acceptent de se livrer : tout y passe. Ils commentent, comme s’il était question de consoles de jeux vidéo, de thermopompes ou de machine à saucisses. Un « réseautage » qui n’est d’ailleurs pas sans effet : quelle sanction subira celle qui reçoit une mauvaise note de la part d’un client? Exactement comme s’il y avait un défaut de fabrication sur un gadget, l’entreprise qui tire les cordes de la production ne tardera pas à rectifier le tir. Sauf qu’il est ici question d’êtres humains – de femmes - et de leur sexualité. Pas d’un bidule, ou d’une pizza.

C’est bien ça, au fond, qui est troublant. L’aisance avec laquelle ceux qui paie - et ceux qui récoltent – traitent des personnes comme s’il s’agissait de marchandises. Cette remarque n’a évidemment rien d’inédit. Elle loge au cœur des critiques féministes de la traite prostitutionnelle depuis toujours. Cela dit, à l’heure où l’on croit loisible de faire le commerce de toute chose, et où la critique n’a pas sa place lorsqu’une transaction s’opère entre individus apparemment autonomes, peut-être doit-on, au contraire, s’y attarder plus longuement. Peut-on vraiment faire le commerce du corps des femmes comme n’importe quel autre bien de consommation? Le critère du « libre choix » est-il un rempart suffisant contre l’abus et l’exploitation? Voilà débat n’a pas fini de déchirer les féministes! Chose certaine, Ève Lamont, est catégorique : « Je défie quiconque s’entête à croire qu’il n’y a là qu’une affaire de choix d’aller à la rencontre de ces femmes-là ». Pour elle, il n’y a pas de demi mesures. L’industrie du sexe est une machine à broyer et à déshumaniser les femmes, et cette machine a un nom : le patriarcat. Difficile de s’inscrire en faux avec cette idée, alors qu’on sait que l’écrasante majorité des femmes prostituées sont placées sous l’emprise d’un proxénète.

Il y a évidemment les exceptions. Il y a ces quelques femmes et hommes qui choisissent de faire ce métier et l’exercent de manière autonome, selon les conditions qui leur conviennent. Soit. Criminaliser leurs activités n’est d’ailleurs pas la solution, tout au contraire. La criminalisation du mode de vie des travailleuses du sexe ne contribue qu’à renforcer un stigmate et la précarité qui en découle. Toutefois, le fait qu’il existe des exceptions ne dispense pas de poser un regard critique sur l’exploitation sexuelle et sa banalisation. Que certaines personnes offrent des services sexuels de façon indépendante, de leur plein gré, ne change strictement rien au fait que l’écrasante majorité des femmes sont piégées, violentées et réduites à ce qui a tout d’un esclavage qu’on cautionne tout sourire. Cela ne change rien non plus au fait que le commerce du sexe repose sur l’idée millénaire selon laquelle les hommes peuvent s’approprier le corps des femmes.

Faire comme s’il n’y avait là que des individus qui font des choix, c’est laisser libre cours à la marchandisation totale des corps, et à la domination patriarcale qui y est imbriquée. Le commerce du sexe, de la traite prostitutionnelle à ses ramifications plus « soft » (pornographie, danses, massages), comme le souligne Ève Lamont, s’opère à la rencontre de tous les systèmes de domination : « C’est l’exploitation capitaliste, la domination sexiste, colonialiste… Pour s’en rendre compte, il suffit de se demander : qui est prostituée? Des femmes autochtones, des immigrantes précaires et sans papiers, des femmes qui vivent dans une extrême pauvreté… ce n’est pas un hasard! » Non, ce n’est certainement pas un hasard. Et voilà peut-être pourquoi il ne suffit pas de dire que ces femmes qu’on achète et choisit comme des pizzas sont là parce qu’elles le veulent bien pour congédier toute critique du commerce du sexe.


Le documentaire est présentement à l’affiche au cinéma Ex-Centris à Montréal et au cinéma Cartier, à Québec.

Poursuivez votre lecture...
PODCAST
Fil Rouge - Épisode 1
16 avril 2018
Extrême droite
Retour de la violence en Grèce avec le parti Aube dorée
Rémy Bourdillon
23 avril 2018