Homophobie et transphobie

LGBT en Jamaïque : encore du chemin à faire

Nicolas Pelletier

Lors de son passage en Jamaïque au début du mois d’avril, le président américain Barack Obama a soulevé une question éminemment controversée sur l’île : les droits des homosexuels.

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KINGSTON (Jamaïque) - Dans l’auditorium où est projeté en direct, sur grand écran, le discours de Barack Obama, les paroles du président foudroient littéralement la salle. Le silence est irréel, insoutenable. « Il y a plusieurs années, Angeline Jackson et son amie ont été kidnappées et violées. Parce qu’elles étaient des femmes et parce qu’elles étaient lesbiennes, la société en général et le système judiciaire en particulier ne se sont pas toujours rangés de leur côté ». Alors que, quelques minutes plus tôt, les étudiants de la University of the West Indies ne se gênaient pas pour exprimer ouvertement leur affection à l’endroit de celui qu’ils surnomment « le Président du monde », un murmure réprobateur, ponctué de rires, balaie maintenant la salle. À l’écran, Barack Obama poursuit, imperturbable : « Angeline a choisi de se relever. Aujourd’hui, elle milite pour que tous puissent avoir les mêmes droits, peu importe la couleur de leur peau, leur classe sociale ou leur orientation sexuelle. »

En Jamaïque, si l’on vous traite de « battyman », c’est qu’on vous insulte. C’est une référence parmi d’autres à l’homosexualité, comme la plupart des insultes en « patwa », le dialecte parlé par la majorité des trois millions d’habitants de l’île.

En Jamaïque, si l’on vous traite de « battyman », c’est qu’on vous insulte. C’est une référence parmi d’autres à l’homosexualité, comme la plupart des insultes en « patwa », le dialecte parlé par la majorité des trois millions d’habitants de l’île.

« Les Jamaïcains sont fiers d’affirmer qu’ils n’aiment pas les homosexuels. Ils disent : “On ne les tue pas, mais on ne les aime pas”. Je leur réponds qu’on n’a pas besoin de les tuer; en les ostracisant et en encourageant la violence à leur endroit, c’est tout comme. » Jeune femme d’affaires et militante bien en vue depuis le discours d’Obama, Angeline Jackson ne mâche pas ses mots pour décrire la discrimination quotidienne vécue par la communauté lesbienne, gaie, bisexuelle et transsexuelle (LGBT). « Si vous avez l’air un peu trop butch aux yeux de vos collègues de travail, vous êtes cuite! », dénonce-t-elle. La violence physique et verbale est monnaie courante, mais « le plus sournois, c’est la ségrégation que subissent les membres de la communauté LGBT au quotidien. Lorsqu’ils-elles sont rejetés dans leur milieu de travail ou expulsés de leur quartier, c’est très difficile de démontrer que c’est à cause de leur orientation sexuelle, mais c’est pourtant le cas. »

Dans un rapport de 2014 intitulé « Not safe at home » (« En danger chez soi »), l’ONG Human Rights Watch dénonce l’indifférence des autorités gouvernementales et policières, qui perpétuent les pratiques discriminatoires à l’endroit des homosexuels.

« Lorsqu’un homme se présente au poste de police pour porter plainte, l’enquête s’arrête dès qu’on détermine qu’il est homosexuel, s’insurge Angeline Jackson. On classe l’affaire comme un crime passionnel, attribuable à l’émotivité et au caractère irrationnel du plaignant. C’est décourageant. » Ce discours systématique de la part des policiers, selon Mme Jackson, est aussi largement répandu dans la population jamaïcaine. Il n’est pas rare d’entendre des phrases comme : « Ce que font les homosexuels, ça ne me concerne pas, je m’en fous! De toute façon, ils se violentent entre eux ».

Angeline Jackson
Nicolas Pelletier

Homonégativité

Les propos du président Obama ne relèvent donc pas du hasard. Déjà, en 2012 le département d’État américain (l’équivalent du ministère des Affaires étrangères) mentionnait que « l’homophobie était largement répandue sur l’île » et qu’elle était perpétuée par « les chansons et les agissements des artistes dancehall », la musique en vogue. Ainsi, la Jamaïque est régulièrement reconnue comme étant parmi les endroits les plus homophobes sur la planète.

« Je n’aime pas parler d’homophobie, explique Angeline Jackson. C’est un terme trop lourd, qui freine tout de suite le dialogue. Lorsque je discute avec des gens, je préfère parler “d’homonégativité”. » C’est ce préjugé homonégatif qu’elle reproche aux autorités, même si elle reconnaît qu’il y a eu des progrès au cours des cinq dernières années.

En 2011, le commissaire de la Jamaica Constabulary Force (la police jamaïcaine), Owen Ellington, aujourd’hui à la retraite, a reconnu la nécessité de « ne pas exercer de discrimination à l’endroit d’une personne en fonction de sa religion, de sa race ou de son orientation sexuelle », sans toutefois nommer explicitement les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transsexuelles. Une « politique de la diversité » a été mise sur pied afin de permettre à tous et chacun de porter plainte et de bénéficier d’une enquête policière équitable. Un ajout en ce sens à la formation des policiers a été salué par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU.

Toutefois, comme l’écrivait Graeme Reid, directeur du programme LGBT à Human Rights Watch, dans une lettre ouverte au quotidien national The Gleaner : « C’était de bonnes initiatives, mais elles n’ont pas été efficaces. […] On parle d’arrestations dans seulement 4 des 56 cas de violence que nous avons recensés en 2014. Ce n’est pas parce que le gouvernement ne tabasse pas les gais qu’il les protège adéquatement. »

« Mettre fin à la désinformation »

Déjà, Angeline Jackson constate les effets positifs du discours de Barack Obama, surtout que celui-ci l’a citée comme « un exemple de persévérance », saluant dès lors son statut de militante pour les droits des homosexuels. « J’occupe maintenant une position qui me permet d’aider la communauté LGBT. C’est comme ça que pourra s’opérer un changement des mentalités. Jusqu’ici il y a eu très peu de voix qui s’élèvent pour défendre les droits des homosexuels. Il faut mettre fin à la désinformation. »

À l’homophobie du courant musical dancehall s’ajoute le discours des communautés religieuses. Les « preachers », au premier plan, continuent de stigmatiser les homosexuels. Ils s’opposent farouchement à tout changement législatif concernant la Loi sur les infractions contre la personne de 1864, dont l’article 76 sanctionne « l’abominable crime de la sodomie » par 10 ans d’emprisonnement. L’article 77 punit même toute « tentative de commettre cet abominable crime » par un maximum de 7 ans de prison.

Angeline Jackson espère que les élections du printemps 2017 mèneront à une actualisation des lois antidiscriminatoires. En revanche, elle avoue que « la loi anti sodomie ne risque pas d’être abolie par aucun des deux grands partis, tant le Parti national du peuple (PNP) que le Parti travailliste (JLP) ». Pour la militante, les progrès se mesureront au degré d’acceptation du débat sur les droits des homosexuels dans l’espace public et privé.

Angeline Jackson espère que les élections du printemps 2017 mèneront à une actualisation des lois antidiscriminatoires.

« Le problème, c’est qu’il n’y aucune représentation des personnes de la communauté LBGT hormis celle du travesti à talons hauts », déplore-t-elle. « Mais les propos du président Obama, alors que tous les Jamaïcains étaient à l’écoute, vont nous permettre de faire une campagne axée sur la tolérance. De nous attaquer à des préjugés solidement ancrés. »

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