Décès de Jacques Parizeau

Parizeau : Le dernier homme d'État

Photo: upload.wikimedia.org

À peine 24 heures après l’annonce du décès de « Monsieur », Jacques Parizeau laisse déjà un grand vide dans le paysage politique québécois. Sa disparition marque la fin d’une génération de gens d’État dont il était le dernier représentant – trop facile de constater à quel point aucun de ses successeurs ne lui arrive même pas à la semelle.

Ainsi meurt non seulement un indéfectible défenseur de l’indépendance du Québec – probablement son porte-étendard le plus pragmatique -, mais surtout ce qu’il aimait lui-même qualifier de « sens de l’État ».

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Mettre la mondialisation « au service du monde »

Malgré un riche héritage politique, force est d’admettre qu’il n’a jamais fait l’unanimité dans les cercles progressistes. Figure emblématique de la Révolution Tranquille, architecte de la Caisse de Dépôt et de placement ainsi que de la Société générale de financement et de la Régie des rentes, Parizeau demeure somme toute un capitaliste, même s'il était influencé par la pensée keynésienne, qui prône la redistribution de la richesse et voit en l’État tant le moteur de l’économie que sa remorque. Dans une entrevue accordée à Marie-France Bazzo en octobre 2011, il disait que « même si la mondialisation comporte d’énormes avantages, le rôle de l’État est de protéger son monde ». Il avait faite sienne cette idée selon laquelle l’État demeurait l’ultime rempart devant l’inévitable dérèglementation des marchés financiers mondiaux. Renforcer les fondations sociétales pour soutenir le poids de l’écrasant Léviathan.

Le meilleur exemple récent demeure sa virulente critique du Plan Nord, ce vulgaire pastiche d’héritage politique proposé par les libéraux. Parizeau remettait en question non pas le fond, mais la forme. Il avait formulé une proposition alternative au développement économique du Québec qui incluait une participation financière des entreprises équivalente à celle du gouvernement, ainsi qu’un siège de ce dernier au conseil d’administration des multinationales venues exploiter minerai, gisements gaziers et forêts. Un « plan Parizeau » qui aurait certainement fait face à une farouche résistance de la part d’environnementalistes et de militants des Premières Nations – une opposition aux fondements légitimes, cela dit.

Sa vision d’un Québec indépendant demeurait plus républicaine que révolutionnaire, lui qui voyait l’éventuel nouveau pays s’épanouir au sein des institutions internationales. L’ambition était grande – le Québec allait pouvoir se comparer à des pays comme la Norvège ou la Suède, il prendrait enfin sa place dans le grand concert des nations.

Un homme qui savait reconnaître ses erreurs, comme le rappelle le sociologue Jacques B. Gélinas, auteur du percutant essai « Le néolibre-échange, l’hypercollusion business- politique » (Écosociété) qui, lui reprochant la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain malgré le caractère secret de sa négociation, souligne qu’il a fait amende honorable en sympathisant avec les jeunes indignés du Sommet des Amériques de 2001.

Bref, avoir le sens de l’État.

Confrérie de mercenaires

Une vision qui, à défaut de trouver consensus, demeurait pragmatique et davantage portée par le réalisme économique que par le désir d’utopie. Elle conserve néanmoins le mérite d’avoir fait rêver des millions de Québécois.e.s de tous horizons, contrairement aux projets véhiculés par l’actuelle classe dirigeante qui pollue le paysage politique de La Belle Province. Une confrérie de mercenaires affairée, c’est le mot, à vendre le Québec pour deux miettes de redevances et trois enveloppes brunes. Une arrogante élite issue de milieux privilégiés qui justifie le saccage de nos ressources naturelles et leurs mesures d’austérité économique au nom d’une majorité électorale contestable dans le contexte du système politique qui est le nôtre.

Un actuel premier ministre qui, rappelons-le, a profité d’un retour à la vie privée pour se mettre au service d’une dictature et qui ose maintenant donner des leçons de démocratie à une jeunesse indignée et inquiète de l’avenir qui lui est réservée.

Ainsi meurt le sens de l’État.

En revenir d’une déclaration malheureuse

La journée du 2 juin restera finalement marquée par la mauvaise foi de plusieurs de ses adversaires, encore obsédés par son dérapage oratoire du 30 octobre 1995, alors qu’il blâmait « l’argent et le vote ethnique » pour la défaite référendaire.

Ces détracteurs à la mémoire sélective oublient trop rapidement le Jacques Parizeau pourfendeur de la Charte des Valeurs et critique amer du Parti québécois d’aujourd’hui, ce « champ de ruines » comme il l’appelle, non sans une tristesse certaine de constater la funeste tournure du principal parti souverainiste. Ils ne saisissent pas l’ironie de le considérer comme un « moins que rien », selon ses propres mots, « alors que Pierre Elliott Trudeau a mis des centaines de Québécois en prison, et pourtant, c’est un grand homme ».

Une relève dispersée

La cause indépendantiste survivra-t-elle au décès de Jacques Parizeau? Bien sûr que oui, mais elle est aujourd’hui morcelée plus que jamais entre partis politiques se disputant les sièges de l’Assemblée nationale et les regroupements militants idéologiquement divisés. Sur les ondes de Radio-Canada, Chantal Hébert désignait Jean-Martin Aussant comme son héritier politique – une juste remarque, considérant l’appui de Monsieur pour Option Nationale lors de l’élection provinciale de 2012. Mais à moins qu'Aussant ne reprenne son bâton de pèlerin en main et batte de nouveau la semelle sur le sentier politique, ce couronnement au demeurant très symbolique arrive un peu tard.

Jacques Parizeau lègue donc un héritage politique qui ne fera consensus que sur un seul aspect – Monsieur avait le sens de l’État.

Il demeure pour le moment le dernier des siens.

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