Quand médias et pétrole contrôlent la lutte aux oléoducs

Photo: Robert van Waarden

Note de la rédaction : Le Telegraph-Journal de Saint-Jean de Nouveau-Brunswick a refusé de publier cette chronique, écrite par une résidente des environs expliquant pourquoi plus de 700 personnes s’étaient rassemblées sur la côte de la baie de Fundy le 29 mai dernier. Les manifestants s’opposaient à l’oléoduc Énergie Est, le projet de Trans Canada qui transporterait plus de 1.1 million de barils par jour d'est en ouest du pays. Comme à peu près toute la presse écrite au Nouveau-Brunswick, le Telegraph Journal appartient à la famille Irving, dont la compagnie, Irving Oil, est partenaire de Trans Canada pour la construction d’un terminal maritime qui exportera le pétrole amené par Énergie Est.

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Je suis une fière résidente de Red Head, à Saint-Jean de Nouveau-Brunswick, une petite communauté rurale aux routes tranquilles et aux panoramas côtiers d’une grande beauté.

Trans Canada propose présentement de construire un oléoduc qui transportera 1.1 million de barils par jour allant de l’Alberta à Saint-Jean de Nouveau-Brunswick. Après avoir traversé la quasi-totalité du pays, il se terminerait dans un nouveau port en eau profonde dans la baie de Fundy. Le projet Énergie Est inclut également un gigantesque parc de réservoirs, afin de stocker le pétrole avant qu’il ne soit chargé sur des navires en attente. Tout ça, à deux pas de chez moi.

Pourquoi je m’oppose à Énergie Est?

Je m’inquiète de l’air que nous respirons.

Saint-Jean de Nouveau-Brunswick est une ville très industrielle. Les résidents sont déjà exposés à des risques élevés pour la santé à cause de la pollution de l’air, sans parler des odeurs de pétrole venant des nouvelles installations ferroviaires d’Irving. Nous avons, entre autres, le terminal d’exportation d’Irving Oil et le terminal Canaport LNG. Notre pollution industrielle est 38 fois plus importante que celle de Fredericton et 243 fois celle de Moncton. Une étude récente démontre que les cas de cancer du poumon sont 30 fois plus nombreux à Saint-Jean que dans l’une ou l’autre de ces communautés. Les experts médicaux à qui j’ai parlé disent que la réglementation de la pollution atmosphérique est inadéquate. Pourtant, Trans Canada dit que la pollution causée par Énergie Est ne serait pas considérable.

Je suis inquiète de la possibilité d’un déversement ou d’un incendie dans le parc de réservoirs.

Le chef adjoint des pompiers de Burnaby, en Colombie-Britannique, a produit un rapport acerbe sur les risques que représente un parc de réservoirs pétroliers similaire, sur la côte ouest. S’il devait y avoir un incendie dans ces installations, a averti le chef, il s'agirait d'un "scénario catastrophe" entraînant une évacuation massive des zones urbaines des alentours.

J’ai de la difficulté à faire confiance à Irving Oil et à Trans Canada. Malgré plusieurs demandes, Trans Canada a refusé de tenir des consultations publiques dans la communauté de Red Head, avec une période de questions-réponses ouverte.

Une récente enquête par Reuters du Ministère de l’Énergie du Nouveau-Brunswick a démontré que, depuis 2012, le terminal d’exportation d’Irving a connu au moins 19 incidents qualifiés "d’urgences environnementales". En 2013, Irving a reçu un avertissement formel pour avoir pris plus d’une journée pour rapporter une fuite dans un réservoir de Canaport.

D’après les statistiques de l’Office national de l’énergie, Trans Canada a connu plus de bris dans ses oléoducs que n’importe quelle autre compagnie au Canada. Le système de surveillance électronique de la compagnie ne peut même pas détecter une fuite qui représente moins de 1.5% de la capacité de l’oléoduc. Ça veut dire que plus de 2 millions de litres peuvent se déverser avant que quelqu’un ne soit averti.

Mes inquiétudes ne s’arrêtent pas à la fin de mon allée de garage.

Le projet Énergie Est amènerait 115 pétroliers dans la baie de Fundy – et probablement beaucoup plus, maintenant que le projet de port à Cacouna, au Québec, a été annulé. Les eubalaenas nord-américaines de la baie de Fundy, une espèce de baleines à bosses menacée, sont déjà vulnérables à des collisions avec des bateaux et aux sons à basse fréquence qu’ils émettent. Avec Énergie Est, leur condition ne s’améliorera pas. En entrant et en sortant du port, les pétroliers d’Énergie Est transporteraient entre un et deux millions de barils chacun.

Énergie Est acheminerait du bitume dilué des sables albertains. Lors d’un déversement en 2010, le bitume d’Alberta, épais et collant, s’est séparé des diluants chimiques et a coulé au fond de la rivière Kalamazoo, au Michigan. Cet incident a couté plus d'un milliard de dollars à Énergie Est pour le nettoyage et pourtant, le pétrole submergé demeure à ce jour sur le lit de la rivière.

Une étude fédérale démontre que le bitume dilué a coulé et a formé des "balles de bitume" dans un environnement marin similaire à celui de la baie de Fundy. Un déversement majeur qui surviendrait lors du chargement ou du départ des pétroliers ne mettrait pas en danger que des baleines. Cela mettrait sérieusement à mal tous les emplois et les économies qui dépendent de l’océan.

Une ébauche d’un rapport fédéral obtenu en vertu de la Loi sur l’accès à l’information admet qu’on n’en sait pas assez sur les potentiels effets toxiques de la présence de pétrole brut dans nos cours d’eau. Énergie Est traverse ou longe plus de 300 cours d’eau, incluant au moins six affluents principaux de la rivière Saint-Jean.

Je veux en faire plus pour aider à protéger les générations qui me suivront.

L’oléoduc Énergie Est créerait à lui seul plus de pollution climatique que n’importe quelle province maritime.

Un rapport scientifique récent révèle que 85% des sables bitumineux du Canada doivent rester sous terre si nous voulons éviter le pire des changements climatiques. L’industrie veut doubler la production d’ici 2030 et ira de l’avant avec l’expansion des oléoducs et des chemins de fer pour exporter ses produits. En alimentant l’oléoduc Énergie Est, elle augmenterait sa production de sable bitumineux de près de 40%.

Nous pouvons faire mieux. Cet oléoduc servant à l’exportation met tellement de choses à risques, et ce, pour des bénéfices à très court terme. Il y a bien plus que les profits qui sont en jeu.

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