Affaire Bugingo

À qui la faute?

Photo: fr.wikipedia.org

Depuis qu'une journaliste de La Presse a dénoncé certains faits par rapport à des reportages inventés ou enjolivés par le journaliste international François Bugingo, on le crucifie partout, incluant les médias qui l'employaient jadis.

Une mise au pilori qui mène à un piège inévitable dans les circonstances : il est facile de trouver un seul et unique coupable.

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Sans excuser les gestes de Bugingo, il est nécessaire de pointer du doigt l’éléphant qui arpente les salles de rédaction sans que personne, on dirait, ne l’aie remarqué. Cet éléphant, c’est la fraude orchestrée par les dirigeants des entreprises de presse : ils prétendent s’intéresser à l’information internationale alors qu’ils entretiennent précisément l’inverse dans la population. À force de personnalisation et de spectacularisation de l'information, on nourrit un désintérêt total pour une information internationale fouillée et rigoureuse, produite par des journalistes de terrain et cherchant à vulgariser de grands enjeux complexes. On préfère des textes d’agences pour relater les faits et on y ajoute des analyses maison - de la poudre aux yeux, fruit d’un manque de moyens et de temps pour vérifier tant l’information que ceux ou celles qui la communiquent au public.

Bugingo a lui-même avoué dans son message sur les réseaux sociaux, qu'il a «enjolivé les choses» : «Car oui, erreurs de jugement, il y a eu. Expliquées par une obsession de capter l’intérêt du public québécois à des sujets qui lui paraissent très souvent lointains. J’ai romancé une histoire vue sur internet de l’exécution d’un ex-bourreau à Misrata pour rendre plus prenante une chronique. Je me suis approprié une histoire apprise sur Sarajevo que je trouvais bien révélatrice de l’ambiguïté de la guerre. J’ai prétendu une mission européenne en Égypte plutôt qu’admettre simplement avoir écourté mon séjour au Caire après avoir réalisé que mon offre de pigiste ne serait pas sollicitée par une quelconque rédaction: pêché d’orgueil.»

Voilà le problème. Sans réduire l’importance des fautes que Bugingo reconnaît et dont il est le seul coupable (il a remit sa carte de presse pour en faire foi) , comment se fait-il que le cycle médiatique permet, voire impose, de tels dérapages, surtout pour l’information internationale? Pourquoi devoir « inventer » des faits pour les rendre plus intéressants? Pourquoi des entreprises de presse qui ne questionnent jamais les faits et qui se fie uniquement sur la notoriété des journalistes? À l'ère où les chroniqueurs et blogueurs prennent une place imposante dans l’actualité – non seulement pour la commenter, mais aussi pour la créer – il n'est pas surprenant que Bugingo ait voulu entrer dans la mêlée, puisque qu'une vedettisation du journalisme est le passage obligé pour obtenir de la reconnaissance professionnelle.

Cet état de fait est inquiétant. Plus inquiétant encore est que devant les aveux du principal intéressé, aucun de ses anciens employeurs ne nous ait annoncé officiellement la mise sur pied d’une équipe d’enquête pour vérifier la véracité de ce qui a été diffusé comme information par ce collaborateur. Pour rectifier les faits, pour clarifier ce qui était exact ou non. On a fait fi de la vérité et il semble que ce soit secondaire, que ce sont des choses qui arrivent quand on fait affaire avec des pigistes. On a marché sur la réputation de la maison et il semble qu’on puisse faire comme si de rien était.

Les décisions répétées de fermer les yeux sur la vérification des faits au profit d'une «bonne histoire» sont problématiques. C'est pourtant ce que les «jeunes loups» se font dire par les rédacteurs en chefs et affectateurs des salles de nouvelles. «Ce n'est pas grave si vous n'écrivez pas bien, ou si vous n'avez pas le temps de tout vérifier, l'important, c'est d'être les premiers, et que l'histoire soit croustillante » - une énormité entendue mot pour mot dans une rencontre avec des entreprises de presse au congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Comment, dans ce cadre, ne pas vouloir, et ne pas être poussé, par «péché d'orgueil», comme le dit le fautif lui-même, à embellir un peu les choses s'il s'agit de l'impératif des dirigeants de presse? Ces derniers, comme le mentionne Patrick Lagacé dans sa dernière chronique, ont si « faim » qu’on questionne peu celui qui se prétend expert d'un sujet.

Quel avenir est donc réservé à ces jeunes pigistes qui suivent, par exemple, la formation de journalisme international à l'Université Laval (dont on finira par questionner la pertinence vu le peu d'intérêt que les médias portent à ce type de formation et d’information), et qui se rendent dans des pays où il se passent des évènements importants et essentiels à connaitre? Ces centaines d'inconnus qui tentent, chaque jour, d'intéresser notre société à des enjeux qui pourraient nous ouvrir sur le monde. Quand la société publique s’empêtre dans un vieux modèle de bureaux à l’étranger et de nombreuses équipes pour justifier son manque de moyens et d’intérêt pour l’information internationale, qui ne correspond plus à la réalité, alors que l’ailleurs est plus accessible que jamais. Et dans un système qui ne s'intéresse même pas à ce qui se passe ailleurs dans le pays, cela semble un pari bien difficile à relever, surtout suite à cette histoire. Parlez-en à Sophie Langlois, journaliste connue et reconnue qui a tenté de parler de l'Afrique pendant 20 ans, avec un succès mitigé, relayée aux bulletins de 22h parce que moins de gens le regardent, et à un cinq minutes dans une émission du week-end (Une heure sur terre) qui n'existent plus...

Que les entreprises de presse ne se remettent pas en question suite à l’affaire Bugingo est symptomatique d'un cycle de la nouvelle qui pousse qualité et rigueur à la trappe. En attendant, on préfère attribuer la faute à un seul individu plutôt qu'à tout un système médiatique, malade des cotes d'écoute, des vedettes et de l'opinion. Car il est bien plus facile de jeter la pierre et d’expulser le coupable plutôt que de se regarder dans un miroir et remettre en question certaines pratiques.

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