Immigration et éducation - Duel générationnel

Photo: en.wikipedia.org

En constante augmentation, la proportion des élèves issus de l’immigration représente un quart de la population du réseau scolaire québécois. Les histoires d’exils sont diverses, mais leur poids, lourd sur les épaules d’un enfant ou d’un adolescent, reste le même pour les jeunes issus de l’immigration.

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Des œuvres au crayon de cire et au crayon-feutre faites à l’école primaire sont exposées sur les murs du petit appartement où vit Genesis Diaz et sa mama, Juanita. Le papier construction a été troqué aujourd’hui par un code civil et la jeune femme de 22 ans se prépare à commencer des études en droit. Juanita Diaz a quitté un Venezuela qu’elle trouvait instable et corrompu avec, dans les bras, un bébé d’un an pour qui elle souhaitait une vie meilleure, mais surtout, une éducation supérieure. Comme bien des enfants issus de l’immigration, Genesis Diaz porte dans son sac d’école le poids du projet migratoire.

Offrir un avenir meilleur aux enfants est souvent le but premier de la migration, explique la professeure au Département d’éducation et formation spécialisée de l’Université du Québec à Montréal, Gina Lafortune. «Les enfants sentent cette pression, car la famille a bougé et a donné tout ce qu’elle avait pour eux. Il y a un message donné qui est: il faut que tu réussisses, car si tu échoues, c’est toute la famille qui échoue et tous les sacrifices consentis n’auront servi à rien.»

En arrivant au Canada, Juanita Diaz a cumulé les emplois en restauration et en hôtellerie. Parfois, la petite Genesis Diaz accompagnait sa mère faute d’avoir trouvé une gardienne. «Une fois, j’ai dit au plongeur: moi je vais devenir plongeur», se rappelle la jeune femme qui évoque la colère de sa mère et la réponse sans équivoque: «Ne dis jamais ça, toi, tu vas aller à l’école!»

Quatre-vingt-huit pour cent des parents issus de l’immigration disent vouloir que leurs enfants fassent des études universitaires, comparativement à cinquante-neuf pour cent des parents nés en sol canadien, met de l’avant en 2005 l’étude Resilient teenagers : explaining the high educational aspirations of visible minority immigrant youth in Canada de Harvey Krahn et Alison Taylor de l’Université d’Alberta.

Quatre-vingt-huit pour cent des parents issus de l’immigration disent vouloir que leurs enfants fassent des études universitaires, comparativement à cinquante-neuf pour cent des parents nés en sol canadien

Genesis Diaz parle de la génération de sa mère, et de ses oncles et tantes qui ont immigré dans les mêmes années, comme d’une génération sacrifiée. «Ma mère était enseignante au Venezuela et elle avait une pension assurée, elle a abandonné ça pour son futur à elle, mais surtout pour son enfant, moi. J’ai grandi en me disant que je lui dois la réussite», raconte la jeune fille avec reconnaissance pour sa mère qu’elle a vu multiplier les emplois pour subvenir à leurs besoins.

Définir la réussite

Dans son bureau de l’école secondaire Marie-Anne, école pour raccrocheurs, la conseillère en orientation Marnelle Hyppolite a vu passer plus d’un jeune au visage stressé. Ici, il faut démystifier les professions. L’intérêt professionnel du jeune est souvent en opposition avec les aspirations de la famille. «Ce n’est pas nécessairement parce que ton jeune est bon en maths qu’il veut aller en médecine ou en ingénierie. Il faut parfois beaucoup discuter pour que le parent laisse tomber le rêve qu’il vit à travers l’élève et accueille son enfant tel qu’il est», raconte la professionnelle. Arrivée au Québec vers l’âge de 10 ans, Marnelle Hyppolyte a elle-même déçu les attentes de sa famille en ne devenant pas médecin. Le métier de conseillère en orientation n’est pas très reconnu par la société haïtienne, souligne-t-elle.

Pression ou élan?

Les élèves de la deuxième génération d’immigration, donc nés au Québec, mais de parents nés ailleurs, obtiennent légèrement de meilleurs résultats que tout élève confondu, statue un cadre de référence intitulé Accueil et intégration des élèves issus de l’immigration au Québec produit par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport du Québec en 2014.

Même si parfois la pression va jusqu’à brimer les véritables aspirations d’avenir du jeune, la professeure Gina Lafortune croit que la conscience de l’élève d’être partie prenante de projet migratoire peut être un élan de réussite. «Si les élèves issus de la deuxième génération réussissent si bien, c’est peut-être parce qu’ils sont portés par le projet migratoire, mais n’ont pas les handicaps, comme l’apprentissage d’une nouvelle langue et l’adaptation à un nouveau système d’éducation, qu’ont les élèves qui viennent d’arriver.»

Formation des futurs enseignants

Depuis 1970, l’immigration québécoise s’est diversifiée. En 1998, le Parti québécois est au pouvoir et il propose La Politique d’intégration scolaire et d’éducation interculturelle qui trace les grandes lignes des nouveaux besoins de la clientèle scolaire de plus en plus multiethnique. Un cours sur la pluriethnicité est ajouté à la formation des enseignants et enseignantes. Le contenu du cours est cependant variable d’une université à l’autre et à l’extérieur de la métropole la demande est pratiquement nulle, déplore Gina Lafortune. «Même à l’extérieur de Montréal, les classes ne sont pas homogènes», défend la professeure. «En Abitibi par exemple, il n’y a peut-être pas beaucoup d’immigrants dans les classes, mais il y a des anglophones et des Autochtones qui sont ici depuis toujours, et il faut aussi en tenir compte.»

Le nombre d’élèves issus de l’immigration et vivant à l’extérieur de Montréal est en augmentation fulgurante. Entre 1998 et 2010, ce nombre est passé de 22 000 à 40 000, met de l’avant le document produit par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport du Québec en 2014.

Pour Genesis Diaz, l’échec n’est pas une option. La jeune femme ambitieuse se trouve chanceuse que le domaine qui lui plaît soit également prestigieux et gage de stabilité. Malgré tout, lorsque sa famille la surnomme avec affection «l’avocate», elle ne peut s’empêcher de ressentir l’obligation d’aller jusqu’au bout coûte que coûte. Juanita Diaz se projette déjà à la collation des grades de sa fille. Elle sera au premier rang et elle sait déjà qu’elle va pleurer de fierté.

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