Coupures en enseignement

Cinq minutes

Photo: www.flickr.com

« Voici la clé de votre classe, elle se trouve au B-220' »

La clé tourne dans la serrure. La porte s'ouvre. Trente-cinq pupitres sont disposés dans la classe sombre et endormie. Dix pupitres en regroupement double des côtés cour et jardin, quinze autres en plein centre en regroupement triple. Les chaises sont sur les pupitres sauf celle de l'enseignant qui repose derrière le bureau sur lequel sont disposés des papiers de rapport d'absence. C'est stressant les premières fois. Les mains moites et les papillons dans l'estomac, il est temps de lire ce que les élèves devront accomplir durant la période. Ça se fait. Correction de deux pages du dernier cours et une activité d'équipe. Ils seront au moins 28 à franchir la porte de la classe s'il n'y a pas trop d'absents. 28 têtes, 56 yeux. Un regard rapide à l'horloge, il est 8:30. 5 minutes avant la cloche.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Par Yan Ménard, enseignant au secondaire

8:30. Être débutant n'a pas beaucoup d'avantages sinon que les raisons pour lesquelles on a décidé de devenir enseignant sont plus près de nous dans le temps. C'est impressionnant de regarder ses collègues plus expérimentés travailler. Dans leur tête, ils sont capables de garder des informations sur les cinq, six ou sept groupes qu'ils ont sur leur grille-horaire. J'imagine qu'il n'y a plus trop de papillons. Ils ont appris à gérer le trac. Ils sont confiants dans leur capacité à gérer la classe, à faire apprendre. Ça ne veut pas dire qu'ils ne rencontrent plus de difficultés, loin de là, j'imagine. Moi, j'en arrache encore avec la photocopieuse.

8:31. Ces raisons, je ne les ai découvertes que lors de ma deuxième ou troisième année de baccalauréat. J'aime l'histoire. C'est vrai. Mais, je n'ai pas fait quatre ans de formation universitaire dans le seul but que les élèves apprennent les évènements qui ont mené à l'Acte d'Union. Quand j'ai réalisé que l'apprentissage développait chez moi une curiosité intellectuelle, j'ai compris quelque chose sur ma personnalité. Être curieux, c'est être intéressé. Être intéressé, c'est vouloir apprendre encore plus. C'est un désir grandissant de lire, de voir le monde, de partir en voyage et de poser un regard différent sur notre entourage. Être intéressé, c'est penser par et pour soi-même. C'est en faisant tout ça qu'on lutte petit à petit les inutiles généralisations de notre esprit, qui transparaissent parfois en préjugés, stéréotypes et intolérances diverses. Apprendre, c'est ouvrir ses yeux. On peut espérer que l'apprentissage amènera ces impacts positifs aussi chez les jeunes.

8:32. Sur le tableau règne le plan de la leçon : la date, les pages à corriger et les consignes du travail à accomplir. Planifier, c'est à court, moyen et long terme. Pour faire apprendre, il faut être préparé. Ça me fait penser, j'aimerais voir la planification à long terme du gouvernement. Ils doivent avoir évalué les impacts de leurs mesures, de leurs ''approches pédagogiques''. Si je veux que les élèves soient capables d'analyser une archive historique, il faut que je le leur enseigne. Si je néglige cet enseignement, je risque de les placer dans une situation difficile à l'examen du ministère. L'éducation est une priorité, c'est ce qu'ils disent. Mais si on veut former des citoyens éclairés et curieux, on doit se donner les moyens pour y arriver. Et si on néglige ces moyens à cause des coupures, on place la jeunesse dans une situation difficile pour leur intégration à la société. Un système d'éducation qui s'attaque à ces enjeux est un atout essentiel pour une société démocratique. Il permet à la jeunesse de se réaliser, de s'émanciper et de participer activement à la construction de cettedite société. À mon avis, il est important pour le système d'éducation d'avoir des grandes lignes directrices qui permettent de tendre vers un idéal. On dote ainsi la jeunesse de bien plus qu'un simple permis de travail lorsqu'elle obtient son diplôme.

L'éducation est une priorité, c'est ce qu'ils disent. Mais si on veut former des citoyens éclairés et curieux, on doit se donner les moyens pour y arriver.

8:33. Les manuels! Il vaut mieux les disposer tout de suite sur les pupitres pour gagner du temps. Ces fameuses encyclopédies du monde. Dans la société d'aujourd'hui où nous sommes constamment bombardés d'informations et de propagandes dissimulées, il est d'autant plus important d'outiller les jeunes pour les rendre critiques, intéressés et ouverts. Or, en ne valorisant pas suffisamment cette éducation, on les rend vulnérables et désintéressés. On les envoie dans la jungle de la vie d'adultes sans leur fournir un sac à dos rempli de vivres et sans un esprit préparé et sensible. Pour les élèves en difficulté, ce n'est pas facile. En les privant des ressources dont ils ont besoin pour réussir (par opposition, à éviter l'échec), on néglige et on neutralise leurs différences dans la masse. L'école ignore, par manque de fonds, les différences entre les élèves et permet aux élèves défavorisés de rester défavorisés. Il est inacceptable que l’on prive des futurs citoyens d’une éducation émancipatrice et favorisant une certaine égalité de conditions.

8:34. Les élèves commencent à rentrer seuls ou en petits attroupements. Leurs yeux sont encore endormis, mais ils sourient et disent bonjour à l'entrée dans la classe. Il n'y a pas beaucoup d'enseignants qui n'ont pas au fond d'eux un désir d'être là pour leurs élèves. Pourquoi choisir ce métier si ce n'est pas pour faire apprendre et réussir les élèves? Par contre, il y a beaucoup d'enseignants qui ont eux aussi les yeux fatigués et qui ne se sentent pas valorisés. Il y a beaucoup d'enseignants qui ne se sentent pas reconnus pour leur travail. C'est un problème. Un gros problème. Et ça ne s'améliore pas récemment. C'est grave ce qui se passe. On est en train d'affaiblir massivement notre outil de prédilection pour améliorer la société dans laquelle on vit. En s'attaquant à nos écoles, on s'attaque à notre lutte contre la pauvreté, les inégalités sociales et l'intolérance. C'est une question sociétale. Il est contradictoire de dire que l’on veut laisser un meilleur futur pour la jeunesse d’aujourd’hui et de demain en étant plus « rigoureux » financièrement, alors que cette même rigueur a de grandes conséquences négatives sur la situation sociale globale et future de cette génération. Dans quel but? Au profit de qui? Peu importe si vous êtes d’accord avec ma conception de ce que doit être l’éducation, ces coupures ont des effets dramatiques sur notre société. Et donc, vous devez reconnaître qu’il y a des raisons indépendantes d’opposer ces coupures.

8:35. La deuxième cloche va bientôt sonner. Les enseignants se préparent tous à dire leur premier bonjour de la journée. Ils sont encore là. Il va toujours y en avoir parce qu'il va toujours y avoir des gens qui vont y croire. Les messages du jour : récupération-midi de Mme Boisvert en français, match amical de basketball après les cours, les secondaires cinq doivent remettre leur argent pour le bal de finissant. C'est beau une école. C'est une mini-société. C'est des centaines de jeunes ensembles qui essaient de définir leur identité. C'est se donner un idéal à atteindre et tenter d'y tendre. Quand on s'attaque à la jeunesse en réduisant les services et en dévalorisant les enseignants, on s'attaque à nous-mêmes en quelque sorte. Parce que l'école, c'est aussi les parents, la communauté, le personnel de soutien, vous et moi. C'est notre reflet dans le miroir.

Poursuivez votre lecture...
Harcèlement sexuel
La «liberté d’importuner», ce droit fondamental
Raphaëlle Corbeil
11 janvier 2018
politique municipale
Budget Plante: les propriétaires doivent-ils presser le bouton «panique»?
Céline Hequet
11 janvier 2018