Gaza

La Conquête de Gaza

Alexandre Claude

Le 7 juillet dernier, on annonçait le bombardement de la ville de Gaza par l’armée israélienne. Le même jour, on rapportait les propos d’une membre senior du parti Habeyit Hayehudi (Foyer Juif), Ayelet Shaked, qui écrivait, suite au meurtre horrible de trois enfants israéliens, que « le peuple palestinien dans son ensemble était l’ennemi » et que cela justifiait sa destruction, « incluant les personnes âgées et les femmes, ses villes et ses villages, ses propriétés et ses infrastructures ». Il fallait abattre les femmes palestiniennes qui donnent naissance, selon elle, « à de petits serpents ». Cette publication devint rapidement virale sur les réseaux sociaux.

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Cette fois-ci, il m’a semblé que l’on était en présence de quelque chose qui sortait de l’ordinaire. Le lendemain, 8 juillet, un reportage de Democracy Now faisait état de cette troisième offensive d’Israël sur Gaza en six ans. Après l’invasion de 2008 ayant fait 1400 civils palestiniens morts et celle de 2012 qui a duré huit jours, voilà qu’Israël mettait en branle l’opération « Bordure Protectrice ». Cette escalade faisait suite au meurtre crapuleux de trois enfants israéliens. L’armée israélienne avait ensuite fait 2400 interventions dans la ville de Gaza pour mettre la main au collet des coupables. Lors de ces interventions, 12 personnes ont été tuées, 200 arrestations effectuées et l’équivalent en argent de 2.9 millions de dollars a été récupéré. Ça aurait pu suffire, mais non, les F-16 bombardèrent la ville la plus densément peuplée du monde.

Il m’a tout de suite semblé que l’on avait affaire à quelque chose de nouveau, de grave et de tragique. Mais en ce début d’été, doit-on vraiment se préoccuper de politique? La seule chose au programme ne devrait-elle pas être la farniente? Comment peut-on, de toute façon, ne pas être blasés? Il n’y a plus rien de nouveau sous le soleil. Nous assistons à une autre confrontation entre belligérants juifs et palestiniens. Pourquoi s’en émouvoir? Il n’y a plus rien à dire et plus rien à faire. Laissons-les donc s’entre-tuer.

Un fait nouveau

Je ne suis pas d’accord. Cette confrontation est d’une facture nouvelle. Je ne chercherai pas à analyser ici les motivations ponctuelles du Hamas et de Tsahal. Il se peut que le premier se sente isolé et cherche à affirmer à nouveau son autorité et son rôle essentiel par rapport à la cause palestinienne. Il se peut aussi que le second se serve du moindre dérapage pour justifier une intervention musclée avec l’aval de Netanyahu qui veut bien, pour les prochaines élections, attirer vers lui tous les faucons.

Ce qui m’intéresse ici, c’est plutôt de relever un fait nouveau. Tout le monde parle bien sûr de la disproportion dérisoire des forces en présence. Les roquettes du Hamas, face aux bombes larguées par les F-16 israéliens, ressemblent à des lance-pierres face à des lance-flammes. Cette cause est entendue. À ce jour, le Hamas a tiré quelques centaines de roquettes. Résultat : un mort et trois blessés. Israël a riposté en bombardant Gaza. On parle de centaines de frappes, de 213 morts en neuf jours et de plus d’un millier de blessés. L’armée d’Israël préparerait même une offensive de terre. À l’heure où j’écris ces lignes, on apprend qu’un cessez-le-feu a été tenté mais a échoué. Tsahal demande à cent mille Palestiniens d’évacuer leur domicile.

Tout cela est de coutume et ne surprendra personne, mais il y a maintenant plus que cela. Il ne s’agit pas seulement d’une disproportion totale dans la riposte, car on n’est plus en présence d’une attaque motivée seulement par la loi du Talion. Il s’agit plutôt d’une attaque qui, d’une manière ouvertement affichée, est motivée par la loi du plus fort. Plus exactement, il s’agit de resserrer encore plus son emprise sur la ville de Gaza pour forcer les populations à fuir la région, en commençant par le Nord, dans le but de conquérir éventuellement l’ensemble du territoire.

Il s’agit d’une attaque qui, d’une manière ouvertement affichée, est motivée par la loi du plus fort.

On pouvait certes auparavant interpréter de la même manière ce qui se présentait officiellement comme un simple désir de vengeance. Nous savons depuis longtemps qu’Israël n’a pas l’intention de se retirer des territoires occupés. Pendant qu’il menait des combats en se drapant dans la noblesse du droit à l’autodéfense, il continuait à faire croître les colonies de peuplement. Mais voici que l’intention de s’approprier le territoire apparaît au grand jour dans l’attaque armée menée contre le peuple palestinien vivant à Gaza. Cette fois-ci, utiliser la violence pour imposer son autorité avec comme objectif ultime de conquérir le territoire est ce qui se montre à l’œil nu. Nous n’avons pas affaire à une riposte mais bien à une main mise.

Des médias partisans

Un décalage important s’est insinué entre les reportages et la réalité, que les médias ne parviennent pas à rattraper tellement l’information était au départ partisane et tronquée.

C’est peut-être la raison pour laquelle les grands titres de certains journaux américains apparaissent dérisoirement partisans. Le Wall Street Journal titrait il y a quelques jours que « la défense aérienne israélienne intercepte de plus en plus de roquettes alors que la lutte se poursuit ». Le Los Angeles Times faisait état du fait que les roquettes palestiniennes se rendaient plus loin dans Israël. Le New York Times rapportait simplement qu’Israël et le Hamas échangeaient des coups de feu. Un décalage important s’est insinué entre les reportages et la réalité, que les médias ne parviennent pas à rattraper tellement l’information était au départ partisane et tronquée. Là encore, cette partisanerie a plus ou moins toujours existé, mais elle se montre désormais au grand jour. On voit maintenant que les reportages sont les mêmes, et qu’Israël se livre à une simple riposte ou à une agression armée belliqueuse visant à conquérir un territoire et expulser des populations entières.

Des États complaisants

La même remarque s’applique aux États occidentaux. Leur complaisance n’a jamais paru aussi odieuse que maintenant. Voyant bien que nous sommes entrés dans une nouvelle ère où il s’agit désormais de savoir si l’on accepte ou l’on refuse le Grand Israël, incluant Gaza et la Cisjordanie, les pays occidentaux sont déjà en train de se faire à l’idée d’accepter ce nouvel état de fait. Certains sont accaparés par des problèmes économiques importants sur le plan domestique, et ils ont alors tendance à adopter à l’échelle internationale une position proche du statu quo, qui s’accommode volontiers des pires horreurs. D’autres ont tout simplement peur de se mettre à dos les superpuissances qui appuient Israël. D’autres, enfin, ont une partisanerie affichée. Mais qu’on soit plouc, pleutre ou partisan, tout se passe comme si la plupart des États occidentaux pensaient que nous avions atteint un point de non-retour et qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire que de laisser les soldats israéliens accomplir leur sale besogne. Barack Obama et Hillary Clinton se réfugient dans un mutisme criant de partisanerie. François Hollande, David Cameron et Angela Merkel regardent le train passer sans mot dire et donc, cela va sans dire, sans maudire. Le Sénat chilien est l’une des rares instances politiques à avoir pleuré les morts palestiniens.

Les politiciens ont tendance à transposer telle quelle leur vision locale, grossière et simpliste de la situation, en la projetant sans nuance sur la politique internationale.

Un autre fait nouveau est que, depuis quelques années, le Canada est à l'avant-scène des États appuyant Israël. Le premier ministre Stephen Harper a fait la déclaration suivante le 13 juillet en réaction au conflit de Gaza: « Les attaques aveugles à la roquette à partir de Gaza vers Israël constituent des actes terroristes que rien ne justifie. Il est évident que le Hamas utilise délibérément des boucliers humains pour intensifier la terreur dans la région ». Si, à une certaine époque, Pierre-Elliott Trudeau affirmait la différence canadienne en se montrant à gauche au point de devenir l’ami de Fidel Castro, à notre époque, Stephen Harper se démarque par sa politique de droite pure et dure, qui est même plus à droite que celle des États-Unis. Mais il y a aussi, et peut-être, surtout le fait banal que les politiciens de droite comprennent mal les enjeux complexes de la politique internationale. Ils ont donc tendance à transposer telle quelle leur vision locale, grossière et simpliste de la situation, en la projetant sans nuance sur la politique internationale. Qu’on songe à George W. Bush, qui n’avait pratiquement jamais voyagé avant de s’engager dans le conflit irakien. À l’arrogance fantastique de Stephen Harper et de son acolyte John Baird s’ajoute l’aplaventrisme de Justin Trudeau, aussi odieux qu’imbécile, et les tergiversations interminables du NPD, qui n’aboutissent qu’à une demande dérisoire de cessez-le-feu.

Où sont donc les intellectuels?

Si je comprends bien la complicité crasse des États qui s'empressent toujours d'aller dans le sens du plus fort et de la realpolitik, je comprends moins bien le silence des intellectuels. Car il faut bien l’admettre : ceux-ci se réfugient en très grand nombre dans un silence complice. Plusieurs sont ou bien sous l’emprise du syndrome de Salomon (couper la poire en deux) ou bien sous l’emprise du syndrome de Ponce Pilate (ne pas couper la poire du tout). Mais il n’y a pas qu’un silence complice ou une neutralité commode et bienveillante, il y a aussi parfois chez certains la volonté d’en finir avec ceux qui dérangent l’ordre établi en osant critiquer Israël. Les professeurs d’université peuvent-ils prendre position? Ne doivent-ils pas être neutres?

Ceux qui pensent de cette façon ne savent pas en quoi consiste la liberté académique. Ils devraient, pour bien la comprendre, lire les articles 26 et 27 de la recommandation de l’UNESCO du 11 novembre 1997. Il faut être particulièrement insensible pour ne pas être « émotif » face à l'horreur de Gaza, mais je me réclame en fait de l’indignation et non de l’émotion. L'émotion surgit sous le coup d'une impulsion. L'indignation, quant à elle, bien qu'elle ressemble en apparence à de l'émotion, surgit dans l'expérience de l'injustice répétée. Les propos antisémites me font vomir, mais les morts palestiniens me font pleurer et crier à l'injustice.

À la base de ce conflit, il y a un colonisateur et un colonisé. Et à la base de la conjoncture présente, il y a un point d’aboutissement qui se veut aussi un point de non-retour: le projet du grand Israël.

Cette discussion sur l’engagement des intellectuels dans le conflit à Gaza soulève quand même des enjeux profonds. Est-ce que l’intellectuel doit renvoyer les deux parties dos à dos? Est-ce que c'est du pareil au même? Est-ce qu’il y a toujours deux côtés à la médaille? Est-ce que là où il y a de la violence, les deux belligérants sont nécessairement tous les deux coupables? A-t-on affaire à une spirale de la violence, à une escalade où le Hamas et le gouvernement de Netanyahu se disputent tour à tour l’odieux d’une action violente? Est-ce que si l'on tranche en faveur du peuple palestinien aux dépens d’Israël, on sombre dans une partisanerie aveugle? Si j’ai raison, on ne peut tout simplement plus adopter une analyse simpliste qui distribue les blâmes également. À la base de ce conflit, il y a un colonisateur et un colonisé. Et à la base de la conjoncture présente, il y a un point d’aboutissement qui se veut aussi un point de non-retour: le projet du grand Israël. Une solution de compromis

La solution de compromis est encore, à mes yeux, la création d'un État palestinien et le partage de Jérusalem, réservant Jérusalem Est aux Palestiniens. Je songe à une entente s’inspirant des accords de Taba. Certains estiment qu'il y a désormais trop de colons juifs en Cisjordanie pour rendre encore possible la solution des deux États. Mais si les deux États parviennent à faire la paix, ils pourront aussi faire la paix avec leurs minorités respectives: la minorité palestinienne en Israël et la minorité israélienne en Palestine. Pas besoin, donc, d'expulser les colons juifs de l'État de Palestine. À certaines conditions qui élimineraient l’apartheid, les privilèges et le racisme, une cohabitation pourrait être envisagée. Je ne crois pas à un État unitaire ou à un État fédéral, parce que la population palestinienne grandit plus rapidement et deviendrait assez vite majoritaire au sein de cet État. L’État d’Israël ne peut accepter cela et je le comprends. Il vaut donc mieux avoir deux États souverains en union économique et contenant des minorités de l'une et l'autre communauté sur leurs territoires respectifs.

Mais, en ce mois de juillet 2014, je me dis que pour être de bonne humeur et voir le monde sous un angle positif, il faut vraiment se vautrer dans une vision superficielle des choses.

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