Le Mirage

La banlieue, les bébelles, la violence

Films Séville

« Enfin, un film sur les vicissitudes du quotidien banlieusard d’un homme bien rangé et bien nanti, accablé par la routine et l’absence de libido de sa femme. Du jamais vu! » Voilà ce que personne ne s’est dit au sujet du Mirage, le plus récent long-métrage de Ricardo Trogi, scénarisé par Louis Morissette.

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Comme vous, probablement, je croyais qu’on avait fait le tour. Mais détrompez-vous, a-t-on claironné! Ce film abat des frontières, nous amène dans une zone inexplorée. Ce n’est pas vrai, ce film nous amène exactement là où on s’y attend. Mais s’il fallait bouder tous ces bourgeois blancs et hétérosexuels qui font des films sur leur nombril, nous n’irions plus beaucoup au cinéma. Ainsi, il vaut mieux éviter de reprocher au Mirage ce dont il ne traite pas, et s’attarder à la façon dont il aborde son sujet, si éculé soit-il. Somme toute, et peut-être par accident, Trogi fait assez bien les choses.

Si vraiment la critique du mode de vie consumériste était le nerf de ce film, il n’y aurait pas grand’chose à en dire.

On a beaucoup dit que Le Mirage était une formidable critique de notre « mode de vie consumériste ». Si vraiment il s’agissait du nerf de ce film, il n’y aurait pas grand’chose à en dire. Pris sous cet angle, Le Mirage apparaît comme une critique sociale au fond sans substance, qui reproche aux riches de consommer pour combler leur vide existentiel — sans jamais questionner ce qui leur en donne les moyens — en recourant à des procédés bien-pensants capables de reprocher du même souffle aux pauvres de trouver un peu de bonheur dans leur écran plasma. L’intérêt est ailleurs.

Patrick Lupien a une grosse maison, une piscine et un magasin. Il a aussi deux enfants, un nombre hallucinant de gadgets et une cuisine à quarante-cinq mille dollars. Patrick Lupien est persuadé que personne – ni sa femme ni son voisin orthodontiste curieusement obsédé par son extracteur à jus ni ses enfants – ne perçoit l’absurdité de leur mode de vie shooté à la bébelle. Sauf lui, bien sûr. Parce qu’il se croit sensible et réfléchi. Il n’a pas tout à fait perdu le sens de la « vie authentique ». C’est que Patrick Lupien est un homme profond, bien plus que les gens qui gravitent autour de sa personne. Il est conscient de son aliénation, lui. Bravo, Patrick. Le film s’emploie pourtant à nous montrer que Patrick Lupien est plus englué que quiconque dans ses illusions.

Le film s’emploie pourtant à nous montrer que Patrick Lupien est plus englué que quiconque dans ses illusions.

Patrick Lupien n’est pas un personnage taillé pour inspirer la sympathie, quoiqu’il puisse ressembler à s’y méprendre à votre voisin, à votre frère, à votre pote, à votre conjoint ou à vous-même. C’est bien ce qui rend habile le jeu du réalisateur : Patrick Lupien, quoiqu’il soit plus riche que la majorité des Québécois, c’est le type lambda. Assez générique pour se fondre parfaitement dans la masse, et que tout homme s’y retrouve en partie. Or, qu’il soit « archi normal » ne l’empêche pas de poser des gestes abjects, que jamais – et heureusement – le réalisateur n’excuse. Et soudainement, ce film devient intéressant.

Lorsque sa vie paisible et luxueuse périclite, Patrick Lupien, insatisfait par sa femme en burnout et las de se masturber devant des scènes de porno sur lesquelles il projette l’image de plantureuses voisines, agresse deux femmes. Il en baise brutalement une qui, de toute évidence, n’y prend aucun plaisir. Puis, il en embrasse et en attouche une autre, bien qu’elle ait clairement refusé ses avances. Dans ces deux scènes, Trogi n’éclipse rien de la violence des gestes. Il nous montre clairement que la banalité ou l’ambiguïté d’une agression n’en diluent pas la violence. Ces scènes ne ressemblent pas aux agressions qu’on nous montre typiquement au cinéma et à la télé, l’arme au poing, avec des cris et des fracas. Au contraire, tout se passe comme si de rien n’était, nous montrant pourtant que le flirt et le consentement sont deux choses bien distinctes, et que Patrick Lupien choisit de l’ignorer.

Ces scènes ne ressemblent pas aux agressions qu’on nous montre typiquement au cinéma et à la télé, l’arme au poing, avec des cris et des fracas. Au contraire, tout se passe comme si de rien n’était, nous montrant pourtant que le flirt et le consentement sont deux choses bien distinctes, et que Patrick Lupien choisit de l’ignorer.

Dans une lettre publiée dans La Presse + la semaine dernière, l’auteure Martine Delvaux, que j’aime beaucoup, déplorait que Le Mirage nous enseigne que le burn-out et l’absence de libido de la conjointe de Patrick Lupien sont responsables de ses actes de violence. Je ne suis pas tout à fait d’accord. Le Mirage nous montre plutôt un personnage convaincu que le burnout et l’absence de libido de sa conjointe expliquent ses gestes, alors que tout autour de lui – à commencer par cette dernière, qui le lui dit clairement – indique que ceci n’explique pas cela, et ne l’excuse surtout pas. Il n’y a par ailleurs aucune « rédemption », pour Patrick Lupien. Pas d’excuse, pas de compromis, pas de sympathie.

Ainsi, en fin de compte, on arrive à mettre en relief les rouages pourris qui alimentent les illusions et les privilèges de cet antihéros, pourtant si « normal ». On nous montre avec plus d’intelligence qu’appréhendé l’égocentrisme nauséabond par lequel Patrick Lupien se vautre avec complaisance dans son « malaise d’homme moderne ». En cela, Le Mirage arrive peut-être à viser juste.

On me dira peut-être qu’il ne faut pas montrer ces choses-là au cinéma, parce qu’en les montrant on y participe forcément. Je ne suis pas d’accord. Il est vrai que les représentations artistiques n’émergent jamais de nulle part. Elles puisent dans les dynamiques sociales bien réelles. Certaines y puisent pour les analyser et les commenter, d’autres pour les critiquer ou, au contraire, les célébrer et les renforcer. Si on puise ici dans une misogynie et une propension bien réelle qu’ont certains hommes à croire qu’ils peuvent s’arroger l’accès au corps des femmes, je crois aussi qu’on y pose – non sans surprise – un regard résolument critique.

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