Grèce

Alexis Tsipras au bout de ses peines

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Après moins d’un an à la tête du pays, le premier ministre grec Alexis Tsipras a déclenché des élections anticipées. L’élection était inévitable alors que le chef de Syriza, la Coalition de la gauche radicale, était aux prises avec une rébellion de quelques députés de son parti depuis le vote du troisième plan d’austérité négocié avec les « partenaires » européens.

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Si la tendance se maintient, Syriza pourrait obtenir une majorité lors des prochaines élections, malgré la mutinerie de près du tiers de son caucus. Tsipras a annoncé lors d’un message télévisé qu’il laissait aux Grecs le soin de décider s’il avait pris les bonnes décisions.

Est-ce que Tsipras est un traître? Plusieurs militants de gauche vous diront que oui. Cependant, à ce jour, les Grecs jugent que non. Il m’apparaît que Tsipras a fait tout ce qu’il pouvait avec le rapport de force qu’il avait : un gouvernement de coalition – le seul mené par un parti de gauche isolé dans une Europe néolibérale – et une machine étatique encore fidèle aux vieilles élites.

Est-ce que Tsipras est un traître? Plusieurs militants de gauche vous diront que oui. Cependant, à ce jour, les Grecs jugent que non.

Pour bien illustrer la situation, j’aimerais laisser la parole à Léon Blum, ancien chef du Front populaire et premier ministre de la France :

« Le parti socialiste [Front populaire, NDLR] a été appelé au gouvernement, mais il savait parfaitement qu’il ne pouvait exercer le pouvoir que dans les cadres de la société bourgeoise. Même quand la chambre élue semblait appartenir à une majorité populaire, la bourgeoisie conservait des moyens de résistance qui ne cédaient que temporairement à la peur. Elle disposait des assemblées locales, de la presse, des cadres de fonctionnaire de la finance, des milieux des affaires… » (À l’échelle humaine, p. 76)

Imaginons quelques secondes si Québec solidaire prenait le pouvoir à l’Assemblée nationale sous un gouvernement minoritaire. Françoise David aurait peut-être la mainmise sur l’appareil gouvernemental, mais elle serait impuissante devant l’appareil étatique et encore plus vulnérable devant la société civile bourgeoise. La réalité serait que QS aurait bien de la difficulté à mettre en œuvre son programme et à résister aux attaques des banques et des chambres de commerce.

C’est dans cette crise que les limites de l’Union européenne se sont dévoilées encore une fois : la Grèce est toujours un pays indépendant, mais désormais elle n’a presque plus aucune souveraineté.

Le cas de Syriza est similaire, mais sa situation est davantage compliquée par le poids d’une dette qui asphyxie totalement l’économie du pays, ce qui l’oblige à emprunter de l’argent à une Union européenne qui lui est totalement hostile. Il faut le mentionner : la seule aide extérieure apportée à la Grèce a été une petite tape dans le dos par Moscou et une lettre ouverte de Thomas Piketty et d’autres économistes. C’est dans cette crise que les limites de l’Union européenne se sont dévoilées encore une fois : la Grèce est toujours un pays indépendant, mais désormais elle n’a presque plus aucune souveraineté.

Tsipras a du faire face à la réalité : comme tout bon pays d’Europe, il s’est fait écraser une fois de plus par l’Allemagne. Sa possible sortie de l’Euro aura été sa ligne Maginot.

Merkel savait à quel point il serait périlleux de revenir à la Drachme. Une sortie de l’Euro, du moins aussi précipitée, aurait été la mort de la gauche grecque, du moins sur le plan électoral. Mais pire encore, la crise provoquée par un « Grexit » aurait pu donner un nouveau souffle aux néonazis du parti Aube dorée. Tsipras aurait été fou d’aller dans cette voie et ça, les créanciers l’ont bien compris.

C’est ce qu’on appelle être pris au piège.

S’il gagne les élections, Tsipras gagnera aussi du temps. Pour conserver le pouvoir, il devra trouver une marge de manœuvre pour mettre en place certains éléments de son programme. Si économiquement il n’en a pas beaucoup, il pourra s’attaquer au système de clientélisme généralisé et à la corruption qui règne dans ce pays. Rappelons que la gauche radicale n’aura eu que quelques mois pour tenter de s’imposer dans un système politique grugé par la corruption depuis qu’il existe… soit depuis la fin de la dictature des colonels en 1974.

S’il gagne les élections, Tsipras gagnera aussi du temps.

Sur le plan international, les yeux de Tsipras seront probablement rivés sur l’Espagne. Des élections auront lieu d’ici le 20 décembre. Malheureusement pour lui, ses alliés de Podemos sont pour l’instant en chute libre dans les sondages. Le temps que pourrait lui procurer un gouvernement majoritaire l’aiderait probablement à sécuriser de nouveaux alliés hors de l’Europe: l’Argentine et le Brésil par exemple. Ces deux pays avec des gouvernements ont eu une attitude plutôt sympathique à l’égard de la Grèce, la chef d’État argentine allant même féliciter le peuple grec pour son courage lors de la victoire du « non » au dernier référendum.

Si Tsipras souhaite gouverner à gauche, il devra trouver une façon de se réconcilier avec ses membres dissidents.

Si Tsipras souhaite faire autre chose que de simplement gouverner, c’est-à-dire gouverner à gauche, il devra trouver une façon de se réconcilier avec ses membres dissidents s’il n’est pas déjà trop tard. Pour ce faire, il devra, comme esquissé plus haut, tenter de trouver un peu de marge de manœuvre politique. Si au contraire il souhaite se recentrer davantage, il sera appelé à subir le même sort que la PASOK, parti qu’il a lui-même rayé de la carte.

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