Élections fédérales

L'axe bleu de Québec

Photo: Datch78

En 2006, la région de Québec surprenait tout le monde en portant au pouvoir plusieurs candidats du Parti conservateur. Plusieurs se sont demandé pourquoi la capitale nationale n'était pas au même diapason que le reste de la province. Puis, en 2007, lors des élections générales du Québec, la même région se laissait tenter par Mario Dumont et son équipe de l'Action démocratique du Québec (ADQ). Le «mystère Québec» se confirmait. Où en sommes-nous près de 10 ans plus tard? Ricochet a mené l'enquête.

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La réponse courte dirait que le «mystère Québec» est mort en 2011. Comme la majorité de la province, les électeurs et électrices de la Vieille Capitale ont embarqué dans la vague orange. Aucune autre couleur n'existe dans la région de Québec depuis.

«Contrairement aux conservateurs et aux libéraux, je ne crois pas que les résultats de Québec aux dernières élections sont une erreur», affirme Thierry Giasson, professeur au Département de science politique de l'Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche en communication politique.

En 2011, le Québec a pris la vague orange. Le bleu des conservateurs a toutefois résisté sur la rive sud de la capitale nationale, où l'on retrouve Steven Blainey, Jacques Gourde et Maxime Bernier. Et si le mystère prenait sa source dans la Chaudière plutôt que dans la St-Charles?

Depuis 2011, presque tous les politiciens déclarent que le «mystère Québec» n'existe pas, que c'est une fabulation. Le politologue se montre plus nuancé. «Québec n'est pas un bloc uni. La Ville est le fruit d'une fusion d'une ville centre et de grandes banlieues, explique M. Giasson, et les appuis diffèrent entre le centre et les banlieues.» Plus encore, il élargit la zone mystérieuse. «De la Beauce, près de la frontière américaine, jusqu'au Saguenay, il y a une enclave particulière.»

En 2011, le Québec a pris la vague orange. Le bleu des conservateurs a toutefois résisté sur la rive sud de la capitale nationale, où l'on retrouve Steven Blainey, Jacques Gourde et Maxime Bernier. Et si le mystère prenait sa source dans la Chaudière plutôt que dans la St-Charles?

Analyse des résultats

En 2003, Mario Dumont découvrait une nouvelle vie: ne plus être l'unique député de son parti grâce à l'élection de trois autres députés*. Ces trois nouveaux représentants de l'ADQ provenaient de Chaudière-Appalaches, région qui s'étend environ de Lotbinière à St-Jean-Port-Joli, incluant Thetford Mines et la Beauce, soit Beauce-Nord (Janvier Grondin), Lotbinière (Sylvie Roy) et Chutes-de-la-Chaudière (Marc Picard).

En 2007, alors que l'ADQ devient l'opposition officielle, Chaudière-Appalaches au complet emboîte le pas. À Québec, cinq des neuf circonscriptions, principalement les zones rurales et les banlieues, adoptent la bannière adéquiste. Ici, toutefois, rien de mystérieux; Mario Dumont était au sommet de sa popularité.

En 2008, lorsque l'ADQ est passée de 41 députés à 7, la déconfiture n'a pas été totale grâce, encore une fois, à la région de Chaudière-Appalaches, où les trois mêmes circonscriptions de 2003 ont résisté. À Québec, Éric Caire, élu en 2007, a gardé son siège, alors que Gérard Deltell a pris celui de Gilles Taillon (qui avait été élu avec l'ADQ).

En 2012, 9 des 19 sièges de la Coalition Avenir Québec (CAQ) provenaient de la région de Québec et de Chaudière-Appalaches. Finalement, en 2014, seulement 5 des 22 députés de la CAQ viennent de la région de la Capitale-Nationale ou de Chaudière-Appalaches.

Du côté des récentes élections fédérales, en 2006, Stephen Harper surprenait en faisant des gains à Québec (Louis-Saint-Laurent, Charlesbourg-Haute-Saint-Charles, Louis-Hébert et Beauport-Limoilou) et... dans Chaudière-Appalaches (Lévis-Bellechasse, Beauce et Lotbinière-Chutes-de-la-Chaudière). Une concentration qui détonnait avec le Québec, mais pas avec le Canada. En 2008, les conservateurs perdaient un siège à Québec, mais gardaient ceux qu'ils avaient dans Chaudière-Appalaches. En 2011, la vague orange avale Québec, mais nos chevaliers de la rivière Chaudière ont encore une fois été à contre-courant.

Qu'est-ce que ça signifie, tout ça?

Le bleu de Chaudière-Appalaches s'expliquerait par plusieurs facteurs, selon Thierry Giasson. «Steven Blainey a été ministre, Maxime Bernier aussi, même s'il y a eu l'épisode Julie Couillard», soutient-il. Ces positions donnent beaucoup de visibilité. Ensuite, ajoute-t-il, «Lévis est une banlieue avec un revenu un peu supérieur à la moyenne, et les conservateurs visent cette clientèle. Il y a aussi beaucoup d'agriculteurs qui peuvent se reconnaître dans leur discours. En Beauce, l'esprit entrepreneurial est très fort, ils aiment l'efficacité des affaires.»

«Les médias ont peut-être donné un coup de main à maintenir la droite au pouvoir, il y a une sympathie pour leurs idées, il y a eu un contexte favorable, mais leur influence a changé. Jacques Gourde, par exemple, a été élu de peu.»

Afin de valider cette théorie, Ricochet a scruté les résultats de 2011 décortiqués par Radio-Canada qui permettent de visualiser le choix des électeurs par bureaux de vote. On remarque, dans Lévis-Bellechasse, qu'une bonne partie de la zone urbaine de Lévis n'a pas voté pour Steven Blainey, à l'inverse de tout le reste de la circonscription, qui est très rurale et qui s'étend jusqu'à la frontière américaine.

Quant à l'influence des radios parlées de Québec, qui sont très à droite et qui comparent parfois les libéraux, les néo-démocrates et les bloquistes à des communistes, M. Giasson nuance, encore une fois. «Les médias ont peut-être donné un coup de main à maintenir la droite au pouvoir, il y a une sympathie pour leurs idées, il y a eu un contexte favorable, mais leur influence a changé. Jacques Gourde, par exemple, a été élu de peu.»

Un électorat pragmatique

Député depuis 2011 de Beauport-Limoilou, circonscription qui englobe autant une partie du centre-ville de Québec qu'une partie de sa banlieue, le néo-démocrate Raymond Côté s'est présenté auparavant sur la rive sud de Québec, dans Lotbinière-Chutes-de-la-Chaudière, région où il a grandi. Il n'a jamais cru au «mystère Québec».

«Après la vague pour l'ADQ en 2007, Jack Layton trouvait ça intéressant cette audace des Québécois d'essayer un nouveau parti, raconte M. Côté. Les gens de Québec n'ont pas peur de regarder toutes les options.»

Sur le terrain, il évoque une idée qui semble farfelue. «En 2011, en faisant du porte-à-porte, les gens me disaient souvent qu'ils hésitaient entre les conservateurs et le Nouveau parti démocratique (NPD). Ce n'est pas un combat idéologique, c'est une question de crédibilité. Les électeurs sont pragmatiques. En 2006, ils trouvaient que des baisses d'impôts étaient le gros bon sens. Aujourd'hui, les gens trouvent que la recette magique que promettait Harper n'a pas marché.»

En regardant les résultats des dernières élections fédérales, on remarque qu'une couleur majoritaire s'impose généralement au Québec. Le Bloc québécois en 2006 et 2008, et le NPD en 2011, sauf à deux endroits: Chaudière-Appalaches... et Montréal. Seul endroit où du rouge s'inscrit. Où se trouve le mystère, finalement?

  • Lors de la dissolution de l'Assemblée nationale en 2003, il y avait cinq députés adéquistes. À l'exception de Mario Dumont, ces députés avaient changé d'allégeance politique entre les élections de 1998 et 2003, et n'avaient donc pas été élus sous la bannière de l'ADQ.
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