Le cas de la Hongrie : réplique à Patrick Moreau

Photo: Mstyslav Chernov

Dans son édition de jeudi 24 septembre, le Devoir publiait un texte du rédacteur en chef de la revue Argument, Patrick Moreau. Comme il s’agit vaguement d’une réplique à un texte de la journaliste Sarah R.Champagne, je ne m’intéresserai pas ici à la première partie du propos de Patrick Moreau, qui consiste à nous rappeler en quoi comparaison n’est pas raison, et qu’on ne peut identifier les politiques frontalières actuelles en Hongrie avec le rideau de fer de l’époque soviétique. En revanche, Patrick Moreau va beaucoup plus loin en défendant l’inacceptable sous prétexte de souveraineté des États.

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À ma connaissance, personne ne veut « fermer les yeux sur les conséquences » de l’afflux massif de personnes réfugiées aux portes de l’Europe. Personne ne souhaite obliger la Hongrie à faire ce que d’autres pays européens beaucoup plus riches ne font pas, ou très peu. Personne ne veut un accueil où ces personnes réfugiées auraient la vie sauve pour vivre ensuite un enfer permanent. Et personne non plus ne demande l’abolition complète et immédiate des frontières. Ce qui est exigé est une ouverture des frontières et un partage des responsabilités, en Europe, mais aussi en Amérique du Nord. Rejouer l’argument qu’il n’est pas possible d’« accueillir dans ses frontières toute la misère du monde » surtout en raison d’une soi-disant confusion entre « réfugiés véritables et migrants économiques qui ne rêvent que de l’eldorado que représentent pour eux l’Allemagne et les pays scandinaves » relève d’une mauvaise foi désolante.

Faut-il rappeler que l’Europe n’accueille qu’une toute petite fraction des personnes réfugiées, la majorité étant concentrée au Liban et en Turquie, qui pourtant n’ont pas du tout les moyens de gérer un tel exode? À l’heure actuelle, tout indique que l’Europe fermera ses portes à ces femmes, ces hommes et ces enfants qui ne demandent qu’à vivre à l’abri des bombes.

À l’heure actuelle, tout indique que l’Europe fermera ses portes à ces femmes, ces hommes et ces enfants qui ne demandent qu’à vivre à l’abri des bombes.

En outre, et surtout, il est faux de dire que la Hongrie ne fait que protéger sa souveraineté étatique. En plus du mur de barbelés construit à ses frontières, une nouvelle loi, adoptée il y a quelques jours au Parlement par 151 voix contre 12 et 27 abstentions, autorise l’armée et la police à ouvrir le feu contre des personnes réfugiées, à la condition que les tirs ne soient pas mortels. Cette loi fait elle-même suite à une série de nouveaux pouvoirs accordés aux policiers, lesquels sont maintenant autorisés à perquisitionner des domiciles privés, afin de vérifier si des réfugiés clandestins n’y seraient pas hébergés par des âmes charitables. La Hongrie a même acheté des encarts publicitaires dans les journaux libanais pour menacer de prison quiconque tenterait d’entrer illégalement sur son territoire.

Le premier ministre Viktor Orbán se voit comme le défenseur de la civilisation européenne contre les hordes de barbares étrangers. « Ils nous submergent, dit Orbán. Ils ne frappent pas à notre porte, ils l’enfoncent sur nous. Nos frontières sont en danger. Notre mode de vie bâti sur le respect de la loi. La Hongrie et toute l’Europe sont en danger ». Voilà le véritable visage d’une soi-disant civilisation occidentale qui se considère elle-même au sommet du monde alors qu’elle plonge dans les abysses de l’ignorance, du mensonge et des peurs sécuritaires. Voilà le visage de la Hongrie d’aujourd’hui, qui veut entrainer avec elle la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Roumanie et bientôt la Finlande. Voilà où conduit un discours qui sous couvert de critiquer le multiculturalisme, entretient la méfiance et l’isolement.

À l’encontre de ce qu’on voudrait croire, l’accueil des personnes réfugiées ne fait pas l’unanimité au Canada ni au Québec, comme le montre le succès des politiciens qui surfent sur le discours sécuritaire.

Patrick Moreau a raison de rappeler que nous n’avons pas de leçon à donner à la Hongrie depuis le fauteuil confortable de notre désinvolture. À l’encontre de ce qu’on voudrait croire, l’accueil des personnes réfugiées ne fait pas l’unanimité au Canada ni au Québec, comme le montre le succès des politiciens qui surfent sur le discours sécuritaire. La polémique (puisqu’on ne peut pas parler ici de débat) sur le port du niqab semble avoir effacé toute trace de compassion pour ces personnes réfugiées. Comme en Hongrie, on entend de plus en plus de voix dénoncer au Québec, à la manière de Viktor Orbán, « le multiculturalisme suicidaire  » dont les progressistes feraient l’apologie. Et pourtant, nous sommes, par bonheur et pour le moment, encore très loin du discours xénophobe dont sont responsables les plus hautes autorités de l’État en Hongrie.

Oui, Budapest a besoin d’aide. Oui, l’afflux de réfugiés est énorme, et on ne peut demander à un petit pays de 10 millions d’habitants d’accueillir en quelques mois 140 000 personnes réfugiées. Mais nous ne pouvons défendre pour cette raison la politique ultranationaliste de Viktor Orbán, qui s’érige elle-même en barricade contre la plus importante vague migratoire depuis 1945.

Orbán cherche avant tout à récupérer les voix du Jobbik, un parti d’extrême droite. La gauche en Hongrie n’a même pas le quart des sièges requis au Parlement pour saisir la Cour constitutionnelle et contester les lois anti-migration adoptées ces derniers jours par la droite et l’extrême droite. Pendant ce temps, la Hongrie soumet les chômeurs à un service de travail obligatoire sous menace pour les récalcitrants de perdre leur droit aux allocations. Pendant ce temps, Viktor Orbán décore des écrivains ultranationalistes et antisémites tout en faisant la chasse aux rares intellectuels résistants. Pendant ce temps, il fait voter une loi permettant aux autorités de chasser les sans-logis et détruire leurs abris. Pendant ce temps, il fait inscrire la référence à Dieu et à la famille hétérosexuelle dans la constitution hongroise, naguère un des plus beaux projets politiques européens depuis l’effondrement du bloc de l’Est en 1989. Pendant ce temps, il musèle les médias, effaçant ainsi toute trace de contestation. Il est impossible de dissocier le discours anti-migrant du nationalisme xénophobe et de l’autoritarisme de ce gouvernement. Est-ce vraiment cela, défendre la souveraineté territoriale d’un État? Espérons de toutes nos forces que ce modèle ne trouvera pas ici beaucoup d’adeptes ni de défenseurs.

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