Documentaire

Pas de pays sans paysans, pas de changement sans politique

Photo: Mélanie Plante

Quelle idée lumineuse, c’est le cas de le dire, que de projeter un documentaire à mi-chemin entre mon cours de yoga et mon doux chez moi, un lundi soir de pluie, juste à côté du comptoir créole où, au hasard des choses, on rencontre un travailleur social, diplômé en sociologie et féministe béninois pour nous accompagner. Dans un deuxième événement du genre, le groupe citoyen Villeray en transition nous a permis de visionner Pas de pays sans paysans, de la réalisatrice Ève Lamont.

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Bien que certaines coupes de cheveux laissent douter que le film ait vraiment été tourné en 2003, on fait le tour de plusieurs problématiques touchant l’agriculture québécoise qui sont encore criantes d’actualité, comme la culture biologique et les organismes génétiquement modifiés (OGM). On y apprend plusieurs faits pour le moins choquants, notamment qu’il y a plus de porcs que d’êtres humains au Québec et qu’il n’existe plus de canola « pur » au Canada à cause de la contamination OGM.

On aborde également un des enjeux de l’heure, au moment où le Partenariat Transpacifique se négocie presque incognito et dans le plus grand secret à Atlanta, avec un Canada trop occupé à parler de niqab : la gestion de l’offre. Il est étonnant de voir plusieurs agriculteurs mettre cette politique en pièces dans le documentaire alors que, pas plus tard que le 29 septembre dernier, d’autres se rassemblaient avec tracteurs et bétail devant le parlement canadien pour demander sa protection. Ils tenaient à montrer leur indignation devant la rumeur voulant que jusqu’à 10 % du marché agricole canadien puisse être ouvert à onze pays (États-Unis, Mexique, Chili, Pérou, Nouvelle-Zélande, Australie, Malaisie, Singapour, Vietnam, Japon) qui, avec le Canada, représentent 40 % du produit intérieur brut (PIB) mondial.

Il s’agirait de plus grande zone de libre-échange du monde. Les agriculteurs ont évidemment peur de ne pas être capables de faire face à la concurrence. Le système actuel de gestion de l’offre assure une stabilité de leurs revenus, par une planification des quantités à produire selon les besoins estimés, une fixation des prix et un contrôle des importations. Qu’adviendrait-il des deux premiers éléments si le dernier venait à changer?

Ce que rapportait pourtant le film d’Ève Lamont il y a douze ans, c’est que les agriculteurs voyaient dans le système de gestion de l’offre une entrave à leur développement. La pellicule a immortalisé un fromager de Portneuf en train de déverser des litres et des litres de lait directement dans le drain, alors qu’il n’arrivait plus à payer ses quotas de lait, vendus 30 000 $ pièce à l’époque, et se voyait contraint de fermer boutique. On est également témoins d’une distribution gratuite de sirop d’érable en pleine rue par des acériculteurs excédés de ne pouvoir vendre leur production librement à cause d’un système semblable de quotas. Les œufs, la volaille de chaire et le lapin sont eux aussi touchés par un tel système.

Ce que rapportait pourtant le film d’Ève Lamont il y a douze ans, c’est que les agriculteurs voyaient dans le système de gestion de l’offre une entrave à leur développement.

Un producteur avisé soulignait cependant qu’il ne fallait pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » et qu’il suffisait simplement de réguler le prix des quotas, qui font l’objet de beaucoup de spéculation. Cela éviterait de favoriser les plus gros joueurs et encouragerait la relève. En effet, dans le système actuel, on ne repousse le problème du marché que d’un étage, du prix des produits agricoles à celui du droit d’en produire. Selon le fondateur de l’Union paysanne, Roméo Bouchard, empêcher toute production hors quotas est également une erreur, car cela tue la mise en marché de proximité et de créneau au seul profit de la production de masse. Dans d’autres pays, on autorise jusqu’à 5 % de la production hors quotas sans que cela n’ait d’impact sur les prix.

Après la projection venait l’habituelle discussion de groupe : « Que peut-on faire ici, à l’échelle de Villeray, en réponse à ce que nous venons de voir? » La question était drôlement lancée et il semble qu’on confondait action locale et action individuelle. On parlait de faire son propre jardin, réduire sa consommation de viande ou acheter bio, parce qu’« acheter, c’est voter ». Si la concordance entre nos principes et nos actions quotidiennes est certes importante, les trois tomates que j’ai réussi à sauver des écureuils cette année ne semblent pas peser bien lourd à côté de la quantité de cravates qui se regarde dans le blanc des yeux, en ce moment, à Atlanta. À ce titre, parce qu’elles sont politiques et collectives, les initiatives comme celle des « faucheurs » français, qui détruisent des champs d’essai d’OGM, m’apparaissent bien plus prometteuses.

Si la concordance entre nos principes et nos actions quotidiennes est certes importante, les trois tomates que j’ai réussi à sauver des écureuils cette année ne semblent pas peser bien lourd à côté de la quantité de cravates qui se regarde dans le blanc des yeux, en ce moment, à Atlanta.

Si la tristement célèbre phrase de Laure Waridel (« Acheter, c’est voter ») a fait autre chose que de nous donner un faux sentiment de pouvoir sur nos vies, c’est d’enfoncer le clou de la logique néolibérale jusque dans les rangs de gauche. Et s’il faut désormais jouer le méchant ou la méchante dans les discussions post-projection de documentaires, c’est bien pour empêcher que la sphère économique ne phagocyte complètement la sphère politique et que le rôle du citoyen ne soit réduit qu’à celui de consommateur. Parce qu’acheter, c’est acheter – c’est-à-dire très exactement ce qui est attendu de nous – et voter, même en fauchant des plants de maïs, c’est autre chose.

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