Élections fédérales

Tout à gagner ou tout à perdre

Bloc Québécois
Toma Iczkovits

D’ici la fin de la campagne électorale, le Bloc Québécois (BQ) tentera de convaincre les électeurs et électrices que la division des votes aura raison des intérêts du Québec, qui se retrouvera sans voix à Ottawa. À moins... d’élire le Bloc. Regard sur la stratégie électorale d’un parti sur la sellette avec leur stratège aux communications.

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Si ce sont des positions tranchées sur des enjeux polarisants (niqab, politique internationale) qui retiennent surtout l’attention des médias, le BQ cherche avant tout à mettre l’électorat face à un dilemme bien précis en vue du 19 octobre. « L’enjeu qui apparaîtra à la fin de la campagne, c’est que le prochain gouvernement sera minoritaire. Il y aura alors, pour le Québec, un coup à jouer. En 2011, Harper a démontré qu’il pouvait nous mettre hors jeu, qu’il pouvait être majoritaire sans le Québec. Maintenant, avec les trois partis qui sont nez à nez, les projections nous montrent que le nombre de sièges prévus pour chaque parti baisse, au point où aucun des trois ne peut prétendre à la majorité », estime Dominic Vallières, directeur des communications pour la campagne actuelle.

Plus directement encore, le Bloc veut ramener ses électrices et électeurs potentiels à la réalité. « Si la population québécoise se réveille, elle se rendra compte que même si elle le souhaite, le Nouveau Parti démocratique (NPD) ne formera pas le prochain gouvernement et ne battra pas Stephen Harper. En revanche, le Québec a la possibilité d’être la balance du pouvoir. Ça, je pense que c’est un argument extrêmement alléchant pour les Québécois et Québécoises. »

Derrière cette stratégie, une volonté, mais surtout une nécessité, pour le BQ, d’expliquer comment et pourquoi les rouages de la politique fédérale sont néfastes pour les intérêts du Québec, ce qu’il s’applique à faire depuis le début de la campagne. Que ce soit en environnement avec le transport du pétrole ou en agriculture avec la gestion de l’offre et la sécurité alimentaire, il est à prévoir que le parti soulignera que si le Québec est impuissant sur ces enjeux, c’est à cause de son manque de marge de manœuvre face à Ottawa.

Derrière cette stratégie, une volonté, mais surtout une nécessité, pour le BQ, d’expliquer comment et pourquoi les rouages de la politique fédérale sont néfastes pour les intérêts du Québec, ce qu’il s’applique à faire depuis le début de la campagne.

« C’est notre intention de montrer qu’à plusieurs niveaux, le Québec est perdant à être dans une fédération, dans ce mode organisationnel dépassé. Nous sommes peut-être idéalistes, mais nous nous disons que si l’électorat comprend comment fonctionne réellement la politique à Ottawa, il sera d’accord avec nous, qu’il faut une forte représentation d’élu-e-s ayant nos intérêts à cœur. »

Vers qui le message du Bloc est-il tourné?

Dans un de ses billets, Renaud Poirier St-Pierre, blogueur spécialisé en communication politique, soulignait que le premier slogan publié par le Bloc, « Qui prend pays prend parti », était « l’incarnation de la radicalisation de la stratégie du parti depuis la dernière élection ». Critiqué pour son ton agressif, le slogan a rapidement cédé sa place à la formule « On a tout à gagner ». La bonne vieille tactique du ballon d’essai?

« Il ne s’agit pas du tout d’une stratégie de communication, nie sur le coup M. Vallières. Lorsque nous avons présenté notre slogan de campagne, plusieurs ont dit : “le Bloc a changé de slogan parce que l’autre ne marchait pas, parce qu’il ne visait pas juste”, mais ce n’est pas le cas.Nous avons sorti le premier slogan en guise de message de précampagne, et on estime qu’il a été plutôt bien reçu. On voulait simplement dire à l’électorat que s’il veut un parti indépendantiste, le seul choix qu’il a à Ottawa, c’est nous. »

Nous avons sorti le premier slogan en guise de message de précampagne, et on estime qu’il a été plutôt bien reçu. On voulait simplement dire à l’électorat que s’il veut un parti indépendantiste, le seul choix qu’il a à Ottawa, c’est nous.

Le BQ se présente comme le seul défenseur légitime des intérêts du Québec. Cet été, Gilles Duceppe se disait même prêt à accepter tous les scénarios — comprendre ici une alliance avec les conservateurs — si c’était dans l’intérêt du Québec. Mais dans cette deuxième moitié de campagne électorale, Dominic Vallières rejette cette hypothèse et propose plutôt l’inverse, soit une alliance potentielle avec n’importe quel parti, sauf celui de Stephen Harper. « En cas de gouvernement minoritaire, avance-t-il, le Bloc se donnera la liberté d’appuyer une coalition avec les libéraux et le NPD. Mais ce ne sera pas possible avec le PCC. Ce ne sera pas possible non plus si le Québec ne sort pas gagnant de cette alliance. »

En revanche, le Bloc ne semble pas concentrer ses efforts vers l’électorat conservateur, mais plutôt vers celui du NPD. A-t-il un adversaire particulier durant cette campagne? Du tac au tac : « Notre seul adversaire, comme pour tous les partis, c’est l’apathie des électeurs et électrices. » En poursuivant avec les dernières publicités et les interventions publiques de Gilles Duceppe tournées vers le chef néo-démocrate, la réponse se précise. « Non, ce n’est pas Thomas Mulcair, même si l’électorat va réaliser que le NPD actuel n’est pas celui de Jack Layton. Le NPD d’aujourd’hui a quitté le carcan de la gauche, notamment en proposant le déficit zéro, pour lequel M. Mulcair a annoncé qu’il reviendra sur ses promesses concernant les transferts fédéraux en santé, au détriment du Québec. Plusieurs ne se reconnaissent pas dans le NPD de Mulcair, alors qu’ils se reconnaissaient dans celui de Layton. »

Ont-ils l’intention de continuer à le cibler? « Nous n’avons jamais fait de campagne négative et nous n’avons pas l’intention d’en faire une cette fois-ci. En fait, nous n’avons pas besoin d’en faire une, car dans l’actualité, dernièrement, il y a eu une manchette qui stipulait que le NPD avait appuyé 85 % des motions unanimes à l’Assemblée nationale. Les quatre qu’il n’a pas appuyées en sont quatre qui mettaient directement en opposition les intérêts du Québec et ceux du Canada. Chaque fois, le NPD ne voulait pas soutenir les intérêts du Québec. Ce fut le cas pour Énergie-Est et Bas-Churchill, par exemple. C’est simple, le NPD considère le Québec comme une partie intégrante du Canada et non pas comme une société distincte, une nation, comme c’est le cas pour la grande majorité de la population québécoise. M. Mulcair ne passe pas le test des faits sur cette question, et les déclarations qu’il a fait en tant que Thomas contredisent aujourd’hui celles de Tom », affirme M. Vallières.

Le Bloc a-t-il le monopole des intérêts du Québec?

Qu’en est-il de Forces et Démocratie, le nouveau parti se disant « près des citoyens » et des « priorités des régions », ces mêmes régions qui ont élu le Bloc par le passé? Le parti de Jean-François Fortin représente-t-il une menace? Sur la défensive, M. Vallières balaie rapidement la question : « Honnêtement, ils sont présents dans combien de circonscriptions au Québec? Une douzaine? Quoi qu’il en soit, nous entendons très peu parler de Forces et Démocratie en dehors de la circonscription de son chef. Du reste, je n’ai aucune équipe qui me dit qu’ils les ont vus sur le terrain en train de réaliser une opération de visibilité. De notre côté, nous avons des structures qui sont là depuis des années, avec des bénévoles qui reviennent de campagne en campagne. Il faut aussi dire qu’avoir une campagne de 80 jours pour une première expérience en tant que parti, ce n’est pas évident non plus… Enfin, si on place côte à côte Gilles Duceppe et Jean-François Fortin, Duceppe l’emportera 100 % des fois. »

Manque d’expérience, manque de visibilité, manque de prestance pour le nouveau parti, donc. Mieux vaut se concentrer sur le NPD, même si on ne l’avoue pas clairement du côté du Bloc. Tout au moins faut-il élire un parti qui « ne se bat que pour les intérêts du Québec », ce qui n’est pas le lot des partis pancanadiens, selon M. Vallières.

« N’importe quel parti pancanadien — je ne vise pas les député-e-s eux-mêmes, qu’on présume de bonne foi — se retrouve avec une logique interne où les propositions avantageant le Québec sont annihilées lors du caucus à cause de la trop grande représentation canadienne. Il existe toute une logique de confrontation entre des régions qui ont des intérêts discordants, et c’est particulièrement le cas au NPD depuis 2011, ce qu’il ne connaissait pas avant. »

« N’importe quel parti pancanadien — je ne vise pas les député-e-s eux-mêmes, qu’on présume de bonne foi — se retrouve avec une logique interne où les propositions avantageant le Québec sont annihilées lors du caucus à cause de la trop grande représentation canadienne.

Une déclaration que le NPD sentait le besoin de réfuter, ce qu’a fait le député sortant de Rosemont−La Petite Patrie, Alexandre Boulerice, en déclinant une liste d’une trentaine de « dossiers québécois » défendus par les néo-démocrates à la Chambre des communes. Parmi ceux-ci : la culture, l’environnement, la gestion de l’offre, la sécurité du transport ferroviaire, le port pétrolier de Cacouna, le chantier Davie... Tous des chevaux de bataille de la campagne du Bloc québécois.

De l’importance d’une lutte à trois

« Nous estimons qu’à la fin de la campagne, nous aurons démontré que le Québec gagne avec un Bloc fort à Ottawa, tout simplement », conclut Dominic Vallières. Mais à quelles conditions? Celle, certainement et prioritairement pour la stratégie du BQ, d’une division du vote entre trois partis forts sur la scène politique canadienne.

Avec la récente chute du chef Thomas Mulcair dans les intentions de vote, en particulier au Québec, rien de moins certain. Si certains y voient une possibilité pour Gilles Duceppe de remonter dans les sondages, il faudrait que l’ensemble du parti attire l’électorat afin de représenter une véritable balance du pouvoir à Ottawa. Ou encore d’avoir une valeur dans une possible coalition.

Comme l’écrivait le journaliste Donald Charrette, faut-il encore que les « petits partis » (les Verts et le BQ) aient une masse critique à offrir pour être intéressants aux yeux de la future opposition officielle. Avec ses performances d’orateur lors des débats télévisés, Gilles Duceppe confirme son potentiel d’influence sur l’opinion publique québécoise. Peut-être est-ce là, avec le charisme du chef, que se situe le véritable levier politique des bloquistes à Ottawa.

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