Psychostimulants et dépression

Jusqu’ici tout va bien

Photo: Pöllö

Lorsque ma mère est entrée aux soins palliatifs, je suis retournée m’asseoir dans le bureau d’une psychiatre. Ce n’était pas ma première fois. Lorsque nous avons réussi à stabiliser mes principaux symptômes de déprime et d’anxiété, nous nous sommes attaquées aux symptômes « résiduels », notamment la fatigue et le manque de concentration. J’ai confié à ma psychiatre être préoccupée depuis un moment par mes capacités de concentration : c’était de peine et de misère que je travaillais deux heures par jour sur mon mémoire.

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Elle m’a fait un test préliminaire et, devant les résultats, m’a référée pour un test complet du trouble déficitaire de l’attention (TDA) en neuropsychologie. Mais, puisque – on l’a déjà dit dans une précédente chronique – des néolibéraux de génie ont commencé à saboter le système de santé public depuis une vingtaine d’années déjà, j’attends encore à ce jour. Pas question d’aller au privé ; je suis têtue comme une mule. Mais surtout, le diagnostic ne changera pas grand chose : en argumentant, j’ai réussi à ressortir du bureau du médecin, triomphante, avec une prescription de psychostimulants en main.

Plus question d’être une épave de performances brisées par les aléas inacceptables de la vie. Jusqu’ici tout va bien.

Et, en effet, ces médicaments-là m’ont permis de faire plein de choses que je n’avais plus l’énergie de faire. Du ménage à l’envoi massif de certificats de décès par fax, sans compter une capacité surprenante à terminer les sudokus dans Le Devoir, j’étais enfin une femme aussi active que tout le monde. Plus question d’être une épave de performances brisées par les aléas inacceptables de la vie. Jusqu’ici tout va bien.

C’était un peu comme s’il ne s’était rien passé. Comme si je n’étais pas prise entre les deux solitudes de la rédaction et de la succession. J’avais trébuché dans la course mais je n’allais certainement pas m’arrêter. Jusqu’ici tout va bien.

J’en ai fermé, des comptes ; j’en ai rempli, des formulaires ; j’en ai scanné, des actes notariés. Ça m’a donné plein d’idées pour le goulag. J’ai vidé et loué l’appartement, vendu la voiture au meilleur prix, investi dans un duplex. Tout ça en réfléchissant aux implications démocratiques de l’utilisation de la méthode d’évaluation contingente pour l’allocation des ressources environnementales. Jusqu’ici tout va bien.

Évidemment, ça n’a pas marché. J’ai fini par m’épuiser complètement et prendre une session d’arrêt. Ou plutôt, c’est la session d’arrêt qui m’a prise, devant le constat que j’étais devenue absolument incapable de travailler. Je n’arrivais même plus à lire un article de journal complet. J’ai arrêté ce que j’appelais affectueusement « mes pilules pour m’énarver » à cause de tensions musculaires qu’elles me causaient. Et j’ai écouté beaucoup de séries.

Je ne reproche pas à ma psychiatre de m’avoir prescrit des psychostimulants alors que je n’avais pas de diagnostic de TDA. C’est moi qui l’ai voulu. C’est l’organisation sociale dans laquelle je me trouve qui l’a voulu. Car, si la pression à la performance que l’on subit est une cause de dé-pression, l’absence de performance renforce ensuite notre détresse psychologique.

Car, si la pression à la performance que l’on subit est une cause de dé-pression, l’absence de performance renforce ensuite notre détresse psychologique.

Comment respecter nos limites dans un tel contexte social? Comment même accepter qu’il y en ait? La tentation de les repousser, toujours un peu plus, quitte à se psycho-stimuler artificiellement, est forte. Qui n’a jamais troqué du Ritalin sous la table pour mieux faire le « party »? Qui n’a pas négocié du Concerta pour arriver à temps à une date de dépôt? De la table de travail au bar, il faut toujours performer plus.

L’injonction néolibérale à nous comporter en « entreprises de nous-mêmes » nous rend malades et nous reproche ensuite de l’être. C’est pourquoi on dévie l’attention vers les causes individuelles de la dépression : certains gènes, un certain historique familial, un manque de confiance en soi. Et on axe le rétablissement sur une auto-prise en charge de l’individu malade, alors que le filet social s’effrite.

À Montréal, on ne peut pas voir de psychiatre si on n’a pas de médecin de famille. Vingt-cinq pourcent des Québécois.e.s n’en ont pas. Beaucoup de gens se retrouvent à aller quémander des antidépresseurs dans les cliniques sans rendez-vous. L’attente pour voir un psychologue au CLSC est souvent de plusieurs mois. Invariablement, les médecins vous recommandent d’aller au privé si vous en avez les moyens. Autrement dit, ce n’est plus l’État qui nous prémunit contre les aléas de la vie, comme un deuil, on doit désormais se prémunir individuellement contre des défaillances individuelles.

Autrement dit, ce n’est plus l’État qui nous prémunit contre les aléas de la vie, comme un deuil, on doit désormais se prémunir individuellement contre des défaillances individuelles.

Plusieurs activités sont alors réinterprétées comme des façons de gérer le risque, comme faire de « bonnes » études qui mènent à un « bon » emploi qui nous permet ensuite de nous procurer des soins et des médicaments, si on n’arrive plus à suivre le rythme de la course. On investit en nous-mêmes, pour nous-mêmes. Et lorsque l’on réussit, ce n’est que grâce à nous-mêmes. Le mythe libéral du self-made man, l’homme qui s’est fait lui-même, est enfin réalisé.

Merci à Frédéric Legault pour ses réflexions pertinentes à ce sujet.

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