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Un Canada errant sur le sentier de la guerre, de Martin Forgues

Extraits en primeur
Gracieuseté Poètes de brousse

Notre collaborateur Martin Forgues fait paraître son nouveau livre, Un Canada errant sur le sentier de la guerre, publié chez Poètes de brousse. En librairies le 22 octobre prochain, en voici un extrait en primeur.

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Les écrans de fumée

(pages 13 à 17) Le 9 mai 2014, le gouvernement du Canada et les Forces armées canadiennes organisent une première cérémonie commémorant la guerre d’Afghanistan et le sacrifice des soldats canadiens morts au champ d’honneur. En tout, 158 combattants n’auront jamais revu ni maison ni proches. Pour l’occasion, les planificateurs en charge de la cérémonie ont déployé l’artillerie lourde : kiosques d’information présentant armes et véhicules de combat, centaines de soldats arborant uniforme de parade et médailles au poitrail, discours officiels, dépôt de gerbes de fleurs, vol de chasseurs CF-18 ; même des soldats membres des très secrètes forces spéciales sont présents, présentant quelques-uns de leurs gadgets qui évoquent un fétichisme technologique de plus en plus envahissant chez les responsables des acquisitions d’équipement militaire.

Pourtant, le ton de cette « journée nationale de commémoration » demeure à l’image du temps maussade qui régnait alors dans le ciel d’Ottawa. Le discours de Premier ministre Stephen Harper a des accents étrangement sobres lorsqu’il évoque la guerre qui venait de se terminer en Afghanistan (précisément deux mois auparavant), insistant surtout sur le fait que cet engagement militaire fut le plus long de l’histoire canadienne et saluant solennellement le dévouement des hommes et des femmes qui y ont servi, pour la grande majorité, avec honneur.

Malgré le ton généralement humble et fort à-propos de la cérémonie, celle-ci me semblait néanmoins empreinte d’une profonde hypocrisie, inscrite dans une démarche de refonte de l’interprétation de l’histoire et de l’identité canadiennes à travers les guerres que le pays a menées ; changement que l’on a pu percevoir dès que le gouvernement a cessé de craindre les menaces de veto de l’opposition officielle en obtenant, en 2011, une première majorité parlementaire.

Malgré le ton généralement humble et fort à-propos de la cérémonie, celle-ci me semblait néanmoins empreinte d’une profonde hypocrisie, inscrite dans une démarche de refonte de l’interprétation de l’histoire et de l’identité canadiennes à travers les guerres que le pays a menées ; changement que l’on a pu percevoir dès que le gouvernement a cessé de craindre les menaces de veto de l’opposition officielle en obtenant, en 2011, une première majorité parlementaire.

Ce jour-là, je me trouve alors dans les studios de Radio-Canada, à commenter le déroulement de cette cérémonie sur différents plateaux. Je regarde les images, consterné par ce qui, au fond, n’est qu’un vulgaire écran de fumée. Je constate que je ne suis pas le seul à l’être. Tant à la télé que dans les journaux qui traînent sur la table du studio, des voix s’élèvent bruyamment pour dénoncer le subterfuge que déploie cette cérémonie. Dans les pages du Devoir et probablement pour la première fois de l’histoire de son association, on peut lire les commentaires de Gordon Moore, président de la Légion royale canadienne qui s’est mis à faire de la politique, contre le gouvernement et contre cette cérémonie. Interviewé la veille, Moore s’insurgeait déjà en apprenant que le dernier drapeau canadien ayant flotté au mât du quartier-général de Kaboul serait remis au Premier ministre plutôt qu’au gouverneur général, pourtant commandant en chef des Forces armées canadiennes, un accroc à la tradition qui en dit long sur l’importance que se donne Stephen Harper devant l’establishment militaire. Déjà, Moore craignait la politisation de cette cérémonie.

Le temps lui a donné raison et il est important de souligner la vulgaire audace de cet acte de vanité pure de la part du Premier ministre, suffisamment grave pour que le responsable d’une organisation traditionnellement apolitique sorte de son habituel devoir de réserve et dénonce également le caractère secret de la planification de la cérémonie, la Légion n’ayant été avisée qu’à la dernière minute, soit un mois auparavant. Étrange, puisqu’on parle de la plus importante association de vétérans du pays.

La palme de l’indignation de cette journée-là revient toutefois à Pat Stogran, colonel à la retraite et ancien ombudsman des vétérans, qui fut le premier officier à commander une mission de combat depuis la Guerre de Corée alors qu’il mena le 3e bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, au combat de janvier à juillet 2002. Pour lui, cette cérémonie représente le nec plus ultra du double discours, célébrant le courage des soldats au front alors que le ministère des Anciens combattants essuie un assaut sans précédent, envahi par les forces de l’austérité budgétaire qui auront forcé la fermeture de plusieurs centres de services et transformé les pratiques de l’organisme gouvernemental au point qu’elles ressemblent de plus en plus à celles d’une compagnie d’assurances privée.

La palme de l’indignation de cette journée-là revient toutefois à Pat Stogran, colonel à la retraite et ancien ombudsman des vétérans, qui fut le premier officier à commander une mission de combat depuis la Guerre de Corée alors qu’il mena le 3e bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, au combat de janvier à juillet 2002.

Ce n’est pourtant pas la première fois que ce gouvernement orchestre une telle cérémonie bidon. Celle du 9 mai 2014 parait d’une légitimité indiscutable face à celle, encore plus grossière, tenue le 24 novembre 2011 pour célébrer la « victoire » militaire du Canada et de ses alliés en Libye où furent déployés chasseurs et soldats des forces spéciales pour soutenir le combat des rebelles libyens qui allaient renverser le régime de Mouammar Kadhafi alors que le vent du Printemps arabe soufflait toujours de l’Afrique du Nord jusqu’au cœur du Moyen-Orient.

Comme le 9 mai trois ans plus tard, les politiciens y enchainent les discours pompeux vantant la fin d’une brutale dictature, célébrant ce qu’ils considèrent comme la libération d’un peuple opprimé, la « liberté » livrée une fois de plus à coups de bombes. Les nuages gris dominent le ciel alors que le survol des avions de guerre au-dessus de la Tour de Paix doit laisser croire à la fin de cette guerre et aux lendemains qui chantent pour le peuple libyen.

Au même moment, on peut voir sur des photos provenant de Tripoli le drapeau d’Al-Qaïda se hisser au sommet du mât d’un palais de justice. L’organisation profite alors du vide politique laissé par la chute du régime de Kadhafi et de la fragilité du très fantoche gouvernement de transition pour consolider son emprise en Libye. Certains groupes rebelles se réclament de la nébuleuse terroriste et les analystes en renseignement militaire canadiens prédisent, à l’époque, une guerre civile qui fait toujours rage entre les différentes milices qui se disputent le pouvoir.

Un Canada errant sur le sentier de la guerre sera lancé le 22 octobre au Quai des Brumes, au 4481, St-Denis, à partir de 17h30.

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