Santé autochtone (2e partie)

La culture autochtone qui guérit

Sarah Laou

Les inégalités en matière de santé entre Autochtones et non-Autochtones perdurent au Canada. Malgré la situation sanitaire alarmante et les discriminations dans l’accès aux soins dénoncées par les rapports 2015 de l’Institut Wellesley et de Statistique Canada, la mise en place de projets novateurs en matière de santé autochtone se multiplie.

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Placer la culture au cœur du processus de guérison, c’est l’objectif d’organismes et de professionnels de la santé qui orientent leur pratique vers une valorisation des savoir-faire traditionnels autochtones. Au Québec, des programmes gérés par des membres de la communauté, comme ceux du CSSSPNQL, se développent. Pour la plupart d’entre eux, ils proposent des services en cohérence avec les problématiques sociosanitaires des Premières Nations, dans le respect de la culture.

La culture comme levier de guérison

La revalorisation de l’identité culturelle serait-elle donc une des réponses les plus pertinentes aux problèmes que rencontrent les Autochtones en matière de santé? C’est en tout cas l’avis du Docteur Stanley Vollant, premier chirurgien autochtone du Québec, qui expliquait dans une entrevue donnée en 2011 à un média universitaire : « Les Autochtones ont besoin de professionnels de la santé qui savent communiquer avec eux et qui sont au fait de leur culture et de leur médecine traditionnelle ».

« Les Autochtones ont besoin de professionnels de la santé qui savent communiquer avec eux et qui sont au fait de leur culture et de leur médecine traditionnelle ».

Honoré en 2013 par le prix Prestige de l’Association médicale du Québec pour ses initiatives menées en tant que coordonnateur du volet autochtone à la faculté de médecine de l’Université de Montréal, mais aussi en tant qu’ambassadeur du projet Innu Meshkenu, le Dr Vollant s’est vu remettre la distinction de « Personnage modèle autochtone » par le Gouverneur général du Canada. Pour le chirurgien innu, qui diffuse ses savoirs en matière de médecine traditionnelle, l’héritage culturel autochtone se dresse trop souvent à tort comme une barrière dans la relation médicale. Il souligne qu’il serait pourtant bien dommage qu’une médecine de près de 15 à 20 000 ans d’histoire disparaisse dans le tombeau des aînés à cause d’un contexte moderne.

Des praticiens engagés

À la manière du Dr Stanley Vollant, Anik Sioui, docteure en psychologie d’origine wendate, met un point d’honneur à orienter sa pratique vers la valorisation de la culture et des savoir-faire autochtones auprès des communautés. Elle explique : « On ne peut pas prétendre soigner un individu sans comprendre son histoire et sa culture. En ce qui concerne les Autochtones, c’est très présent et concret. Il y a des gens qui ont aujourd’hui entre 40 et 50 ans, qui ont vécu les pensionnats et le « sixties scoop » (système mis en place dans les années soixante pour favoriser l’adoption massive et forcée d’enfants autochtones par des familles blanches). Ils ont survécu à des violences en tous genres, et cela a un impact direct sur leurs enfants, leur famille et sur l’ensemble de la communauté. On ne peut pas occulter les grandes violences qui ont été faites à ce peuple. Ces personnes essayent aujourd’hui d’endormir la douleur par n’importe quel moyen. Mais heureusement, il y a aussi des personnes résilientes ».

La psychologue, qui intervient et s’implique auprès des communautés, poursuit : « Il y a quelques années, personne ne parlait des pensionnats et de ce qui s’y était passé, c’était tabou. Depuis 2000, les choses changent et les langues se délient. Avec le mouvement Idle no more ou encore la commission de Vérité et réconciliation, on commence à pouvoir nommer les choses. Cela ouvre de grandes perspectives. » Anik Sioui, née d’une mère française et d’un père Wendat, a grandi dans la communauté Anishinabeg en Abitibi. Forte de cette identité, elle reste optimiste quant à l’évolution de la situation et constate que les jeunes générations éprouvent le besoin de se rapprocher de leurs racines; une voie considérée comme salvatrice par la jeune femme.

À Montréal, le RESEAU, qui regroupe plus de 120 organismes de services officiels communautaires autochtones, se bat pour concrétiser son projet de centre de santé holistique autochtone. Pratiquement unique au Québec, ce centre proposerait des services de médecine traditionnelle couplés à des soins primaires de santé, comme il en existe déjà plusieurs en Ontario depuis les années 90.

Pour Pascale C. Annoual, ethnopsychiatre, art-thérapeute, enseignante en psychologie et membre du RESEAU, il s’agit de favoriser cette approche holistique pour aller plus loin dans le processus de guérison. « Cela veut tout simplement dire que l’on est prêt à écouter la personne dans sa globalité, sans la fragmenter ou la mettre dans des catégories identitaires, explique-t-elle. On est prêt à s’ouvrir et à se décentrer pour rencontrer la culture de l’autre. Ce qui est intéressant, c’est l’interstice et le dialogue; cela fait plus de vingt ans que j’y travaille ».

La thérapeute, qui est également membre du Comité pour la santé des Autochtones de Montréal, évoque, elle aussi, les problèmes quotidiens auxquels sont confrontés les Autochtones dans le milieu médical. Le racisme, mais aussi les difficultés que les individus rencontrent pour se rendre d’eux-mêmes dans les institutions. « L’environnement peut parfois rendre malade s’il est incohérent avec l’accueil de la culture », souligne Pascale C. Annoual. Dans ce cas précis, les institutions qui reflètent le pays colonisateur sont parfois vécues comme la source d’où découlent les maux. Cela peut, selon elle, créer le malaise. Elle évoque également la gêne de parler de ce sentiment d’exclusion avec les professionnels de santé sans que l’on y accole l’étiquette de la victimisation.

« En 2015, avec toutes les coupures, et l’austérité qui est en train de couper le reste, les institutions se retrouvent dans un contexte de "sauve-qui-peut" où il est difficile de financer des projets comme le nôtre ».

C’est pourquoi développer l’échange égalitaire entre les savoir-faire de la médecine traditionnelle autochtone et ceux de la médecine occidentale semble fondamental pour cette ancienne diplômée en biologie. « Ce que l’on vise, c’est la fraternité et le respect des enseignements. L’intérêt et la volonté des institutions québécoises sont présents, poursuit-elle. Des praticiens font parfois la démarche de me consulter, conscients qu’il leur en manque un bout. Mais le problème reste avant tout l’argent en ce qui nous concerne. » Évoquant les difficultés du RESEAU à mettre en place leur centre de santé, elle déplore un système de santé québecois malade : « En 2015, avec toutes les coupures, et l’austérité qui est en train de couper le reste, les institutions se retrouvent dans un contexte de "sauve-qui-peut" où il est difficile de financer des projets comme le nôtre ».

L’exemple des centres de santé ontariens

Si le Québec reste très en retard en matière de structures intégrant ces programmes de guérison traditionnelle autochtones, en Ontario, ces dernières sont bien implantées. La province, qui abrite le plus grand nombre de personnes issues des Premières Nations au Canada, compte seize centres d’accès aux services de santé pour les Autochtones (CASSA) dirigés par la communauté et financés par le gouvernement provincial. Depuis 1994, ces organismes proposent donc des services de soins cliniques couplés aux soins traditionnels, des soins de santé maternelle et infantile, des conseils en matière de santé mentale.

Des programmes culturels et de prévention sont notamment mis à la disposition des communautés dans les réserves, en milieu rural et urbain. Des médecins de la Faculté de médecine travaillent de concert avec les guérisseurs et partagent ainsi les savoirs. Une formule qui semble porter ses fruits, mais surtout, jouer un rôle majeur dans l’amélioration de la santé et du bien-être de ces communautés, comme en témoigne le rapport 2010 Notre santé notre avenir – Dialogue national sur le poids santé de l’agence de la santé publique du Canada.

Médecine traditionnelle : mythes et préjugés

Les préjugés et l’ignorance restent tenaces. Depuis l’affaire médiatisée de la jeune fille issue de la nation Ojibwé, Makayla Sault, autorisée par la Cour Suprême du Canada, en novembre 2014, à arrêter sa chimiothérapie pour suivre un traitement alternatif, la polémique s’est enflammée autour des droits accordés aux Autochtones d’exercer leur médecine traditionnelle. Décédée en janvier dernier, la petite Makayla n’a pourtant jamais eu recours à la médecine traditionnelle autochtone pour se soigner. Les parents avaient opté pour une clinique américaine « new age », non reconnue, de Floride.

C’est dans ce contexte que l’abasourdissant billet de Denise Bombardier, La culture autochtone qui tue, paraissait dans le Journal de Montréal, le 21 janvier dernier. La journaliste y dépeint une culture autochtone « mortifère, antiscientifique » et qui « victimise les autochtones en les privant de la médecine moderne ». Après la publication de ce texte, de vives critiques sont apparues sur le site internet du média, « mais rien de suffisant » pour la psychologue Wendat, Anik Sioui, qui déplore le manque de relais médiatiques pour condamner « des propos injurieux et inadmissibles de la part d’une journaliste ». Une lettre ouverte publiée sur 99media.com condamnant fermement la journaliste a toutefois été signée par une vingtaine de professeurs, militants et représentants de la communauté.

Productrice, romancière et animatrice, Denise Bombardier, nommée officière de la Légion d’honneur en 2009, n’en est pourtant pas à son coup d’essai. En 2005, dans son article Honte au Canada!, paru dans Le Devoir, elle s’était déjà attiré les foudres de la communauté en minimisant la gravité des abus subis par les Autochtones dans les pensionnats indiens et en associant la vie dans les réserves à « : […] une vie totalement dépendante, sans responsabilité aucune, sans impôts ni taxes à payer, à l’abri des contraintes de la Charte des droits, une vie d’assistés sociaux […] ». Des propos assimilables à de la désinformation qui perpétuent les stéréotypes et le racisme ordinaire dans les représentations collectives, selon la psychologue Anik Sioui.

Un changement s’amorce

Au Québec comme dans le reste du Canada, la sensibilisation aux problématiques rencontrées par les peuples autochtones semble se propager. Ghislain Picard, Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, écrivait en 2013 dans la préface de l’ouvrage Les Autochtones et le Québec - Des premiers contacts au Plan Nord : « […] Depuis le débarquement de Samuel de Champlain sur nos terres, nous avons incessamment contesté toute agression contre nos droits, nos territoires et notre identité. Toute notre histoire moderne s’articule autour du mot "résistance". […] De nombreux citoyens canadiens comprennent aujourd’hui que nous pouvons, et que nous devons, faire mieux ».

« […] Depuis le débarquement de Samuel de Champlain sur nos terres, nous avons incessamment contesté toute agression contre nos droits, nos territoires et notre identité.

Dans le domaine de la santé comme ailleurs, la collaboration et la relation de "Nation à Nation" paraissent incontournables pour consolider les fondations d’une véritable coexistence et améliorer les conditions de vie des peuples autochtones. Le Nouveau Parti démocratique du Canada (NPD) promettait d’ailleurs aux élections fédérales de débloquer plus de 100 millions de dollars afin de favoriser l’accès aux services de soins pour les Autochtones. Avec le gouvernement Trudeau en place, les attentes restent fortes et les efforts devront être à la hauteur de ces dernières pour tenter d’aller au-delà d’une équité en santé.

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