Femmes autochtones

Le mépris et l’inaction

Photo: Tim Pitsiulak

Si les femmes autochtones étaient des animaux, elles auraient sans doute plus de chances d’être recherchées lorsqu’elles disparaissent, lançait Mélissa Mollen Dupuis à Tout le monde en parle, dimanche dernier. Une déclaration qui fait mal, surtout lorsqu’on sait qu’il ne s’agit pas de paroles en l’air. La militante innue tirait cette conclusion de faits bien réels.

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En septembre 2008, Maisie Odjick et Shannon Alexander, deux adolescentes de Kitigan Zibi, une réserve algonquine au nord d’Ottawa, disparaissent, du jour au lendemain. Aucune enquête n’est ouverte. On prétexte qu’il s’agissait de fugueuses, d’adolescentes « à risque ».

Ironiquement, quelques mois auparavant, sur la même réserve, une battue est organisée pour retrouver un lionceau en cavale. L’événement, certes inusité, suscite alors tout un branle-bas de combat et bénéficie d’une large couverture médiatique. Tout pour retrouver Boomer le petit lion. Au bout de quelques jours, on récupère l’animal dans un fossé en bordure de la route, transi, mais bien vivant. Pour la petite histoire, Boomer mène aujourd’hui une existence heureuse au Zoo de Granby, pour autant qu’il est possible de vivre heureux lorsqu’on habite dans une cage.

Voilà pour Boomer le lionceau prodigue. Maisie Odjick et Shannon Alexander ont eu moins de chance. Sept ans après leur disparition, le mystère demeure entier.

La semaine dernière, l’émission Enquête, diffusée à la télévision de Radio-Canada, présentait les témoignages troublants de femmes autochtones de la région de Val d’Or, en Abitibi. Elles affirmaient avoir été victimes d’abus et d’agressions sexuelles de la part d’agents de la Sûreté du Québec. Évidemment, ce reportage a suscité une véritable onde de choc. La ministre de la Sécurité publique, Lise Thériault, a même versé une larme lors de son point de presse. On souligne au passage son sang-froid : il en faut, pour retenir si longtemps une émotion suscitée par des faits dont on connaît l’existence depuis plus de cinq mois.

On s’étonne qu’il ait fallu que huit agents de la Sûreté du Québec (SQ) se fassent prendre sur le fait – ou presque – pour qu’on s’intéresse à un phénomène pourtant connu.

On s’étonne qu’il ait fallu que huit agents de la Sûreté du Québec (SQ) se fassent prendre sur le fait – ou presque – pour qu’on s’intéresse à un phénomène pourtant connu. Ne vient-on pas de traverser une campagne électorale de 78 jours, durant lesquels la promesse d’une enquête nationale sur la violence faite aux femmes autochtones a été répétée ad nauseam par au moins deux chefs de partis?

Depuis jeudi dernier, plusieurs voix se sont d’ailleurs élevées pour réclamer, au Québec, une commission parlementaire sur la violence sexuelle et conjugale envers les femmes autochtones. Le ministre responsable des Affaires autochtones, Geoffrey Kelley, se tâte. Mieux vaut attendre les directives d’Ottawa, nous dit-il. Nous emboiterons le pas. Rien ne sert de superposer les procédures, mais ne fermons la porte à aucune idée.

En attendant, le gouvernement Couillard a annoncé qu’une enquête criminelle sur les révélations d’Enquête serait confiée au Service de police de la Ville de Montréal. C’est vrai que SQ qui enquête sur la SQ, ça ne faisait pas très sérieux. Les agents de Val-d’Or visés par les allégations ont également été suspendus – avec salaire. Il n’en fallait pas plus pour que leurs confrères, par « solidarité », lancent une pétition pour réclamer les excuses de la ministre. Rien de moins!

De son côté, la ministre Thériault a cru bon de rappeler que les femmes autochtones doivent maintenant faire preuve de « courage », et dénoncer les abus dont elles sont victimes.

Dénonciation et courage politique

Dénoncer une agression sexuelle demande effectivement un courage immense. Un an après le mouvement #AgressionNonDenoncee, on prétendait d’ailleurs avoir parcouru un bon bout de chemin sur cette question. Plus jamais la honte, plus jamais l’incrédulité, plus jamais l’impunité, avait-on convenu. En principe, du moins. Les dénonciations sont à prendre au sérieux, les faux témoignages sont rares, les femmes doivent être soutenues lorsqu’elles confient une agression…

Pourtant, il se trouve encore des gérants d’estrade pour crier « halte-là! » lorsqu’un organisme communautaire oeuvrant auprès des survivantes d’agression sexuelle lance une campagne de communication véhiculant un message aussi inoffensif que : « On vous croit! » Il y a de quoi ravaler ses confessions, s’il n’est pas clair que l’empathie la plus élémentaire est établie comme norme, lorsqu’une femme confie une agression.

Alors, imaginez le « courage » qu’il faut lorsqu’en plus, pèsent sur votre témoignage plusieurs siècles de colonialisme et de racisme institutionnalisé. Imaginez le courage qu’il faut pour dénoncer une agression quand on entend à la radio, encore à ce jour, entre deux rires gras, que le cours de la « pipe », à Val d’Or, est bien plus bas que les 200 $ que ces policiers de la SQ auraient offerts à la femme du reportage d’Enquête, pour acheter ses faveurs et son silence. Le « courage », dans ces circonstances, ce n’est tout simplement pas suffisant.

En mars 2015, toujours sur le plateau de Guy A. Lepage, Emmanuelle Walter, journaliste et auteure du livre Sœurs volées, une enquête sur les disparitions et les assassinats de femmes autochtones au Canada, soulignait qu’un « inconscient colonial » nous empêche de reconnaître aux femmes autochtones une humanité totale. Imaginez alors la détermination qu’il faut pour attirer l’attention des journalistes, des policiers et des politiciens sur la disparition de votre sœur ou de votre fille, ou pour être crue lorsque vous dénoncez une agression…

Même les esprits soi-disant sensibles s’empressent de se décharger de toute responsabilité morale, dès qu’on souligne que les violences perpétrées contre les femmes autochtones le sont souvent par des membres de leur communauté. Comme si cela changeait quoi que ce soit!

Même les esprits soi-disant sensibles s’empressent de se décharger de toute responsabilité morale, dès qu’on souligne que les violences perpétrées contre les femmes autochtones le sont souvent par des membres de leur communauté.

Depuis toujours, on cautionne tacitement la dépossession et l’asphyxie de communautés entières. Puis, lorsqu’il s’agit d’expliquer les ravages sociaux causés précisément par les politiques de sous-développement qu’on mène à l’égard des peuples autochtones, on prend « l’Indien » à partie, pour mieux s’en laver les mains. Qu’elle soit volontaire ou inconsciente, cette attitude porte un nom : le mépris. Et on identifie aisément son corollaire : l’inaction.

En ce sens, il est bien sûr nécessaire de faire la lumière sur les violences faites aux femmes autochtones. Cette commission d’enquête doit avoir lieu. Mais rien ne sert d’enquêter, puis de produire un volumineux rapport s’il est voué à finir sur une tablette, suite à quelques vœux pieux. C’est d’ailleurs un exercice auquel nos gouvernements s’adonnent périodiquement, avec une déférence un peu fausse. On se repent quelques semaines, le temps d’une photo et d’une cérémonie, puis on oublie.

L’enquête sera vaine si elle ne s’accompagne pas d’une volonté politique claire de s’attaquer au racisme et à la misogynie érigés en système, qui légitiment et perpétuent les violences faites aux femmes autochtones. On ne peut pas espérer combattre ce véritable fléau sans revoir en profondeur nos rapports avec les peuples autochtones. On dit aux femmes qu’elles doivent avoir « le courage » de dénoncer les agressions qu’elles subissent. Il semble plutôt que ce soit à nous de faire preuve du courage politique et de l’humilité que commandent les circonstances.

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