La question autochtone

« Nègres blancs » et Autochtones : un dialogue nécessaire

Photo: Nathan Soliz

Les révélations de l’émission Enquête ont eu l’effet d’une bombe, avec raison. Mais au-delà du choc initial, cette crise doit être l’occasion d’une réflexion en profondeur sur les rapports entre le peuple québécois et les peuples des Premières Nations. On est habitué d’entendre certains politiciens parler du Québec comme d’un cas « exemplaire ». Au Canada anglais (rien de surprenant), on dit souvent l’inverse : la société québécoise serait insensible aux enjeux autochtones. Et si la réalité était beaucoup plus complexe?

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

On répète depuis plusieurs années que le Québec serait un exemple à suivre en matière de relations avec les peuples autochtones. À entendre des personnalités politiques aussi différentes que Bernard Landry et Thomas Mulcair, on a l’impression que la Belle Province serait un véritable paradis pour les onze nations autochtones qui y sont établies.

Je crois que ces déclarations traduisent un sentiment largement répandu chez nous : puisque les « affaires autochtones » sont de compétence fédérale et que la loi qui les régit (la célèbre « Loi sur les indiens » de 1876) a été rédigée par Ottawa, on juge souvent que c’est cette dernière, et seulement elle, qui est responsable du sort réservé aux peuples autochtones. « C’est la faute du fédéral! », entend-on souvent. D’où cette habitude de s’enorgueillir d’ententes comme la Paix des Braves et la Convention de la Baie-James, pour renvoyer la balle dans le camp d’Ottawa. S’il ne faut pas nier que ces traités constituent des avancées importantes (saluées par de nombreux leaders autochtones), cela ne nous autorise pas à conclure, comme le faisait il n’y a pas si longtemps Bernard Landry, que « le Québec est exemplaire dans le Canada ». Le scandale des derniers jours en est la preuve irréfutable, d’autant plus qu’on sait maintenant que des cas similaires ont été rapportés au sein d’autres services de police et dans d’autres régions.

Non, ce n’est pas juste « la faute du fédéral ». Le gouvernement québécois et les institutions québécoises ont, eux aussi, une responsabilité historique quant à la situation tragique des Premiers peuples. Nous devons la reconnaître.

Si cette nouvelle a suscité une commotion d’aussi grande ampleur, c’est justement parce qu’elle vient contredire cette conviction, parce qu’elle vient rappeler aux Québécois-e-s d’origine française qu’ils et elles ne peuvent pas se contenter de jeter le blâme sur l’État canadien. Non, ce n’est pas juste « la faute du fédéral ». Le gouvernement québécois et les institutions québécoises ont, eux aussi, une responsabilité historique quant à la situation tragique des Premiers peuples. Nous devons la reconnaître.

Entendons-nous bien : je ne cherche pas à inverser l’argument. Je ne soutiens surtout pas que l’État québécois est « pire » que l’État canadien en cette matière. Les conditions de vie des Autochtones sont difficiles partout. Ce que je soutiens, par contre, c’est que, pour des raisons historiques, la société québécoise a davantage de difficulté à reconnaître et à parler de sa responsabilité à l’égard des Autochtones qu’ailleurs au Canada.

Le retard du Québec

J’ai beaucoup voyagé au Canada dans les dernières années et, chaque fois, j’ai eu le sentiment que les enjeux autochtones y étaient beaucoup plus discutés qu’au Québec par les médias. Est-ce que je me trompais?

J’ai posé la question à Alana Boileau, coordonnatrice justice et sécurité publique chez Femmes autochtones du Québec et auteure d’un mémoire de maîtrise portant justement sur la connaissance qu’ont les Québécois-es de l’histoire et des réalités actuelles des Autochtones. Elle a confirmé mon impression : le Québec est « sans contredit » en retard sur le reste du Canada à cet égard. « Au Québec on n’en parle même pas, des enjeux autochtones, en dehors des crises comme celle-ci. Le genre d’engouement médiatique qu’on voit actuellement est rare, voire même sans précédent! » me dit-elle. Elle poursuit avec des exemples de ce qui se fait ailleurs : la présence de la tragédie des pensionnats dans le programme scolaire de la Saskatchewan et de l’Ontario, l’existence d’une section « aboriginal news » sur le site de la CBC, l’existence d’unités policières autochtones (formées de policiers et de travailleurs sociaux) au service de police de Winnipeg, la présence visuelle des cultures autochtones dans plusieurs villes canadiennes, etc.

« Au Québec on n’en parle même pas, des enjeux autochtones, en dehors des crises comme celle-ci. Le genre d’engouement médiatique qu’on voit actuellement est rare, voire même sans précédent! »

Un regard rapide aux statistiques d’Influence Communication vient également prouver ces dires. Durant les deux dernières années, les médias canadiens ont parlé deux fois plus des enjeux autochtones que les médias québécois. Leur poids médiatique reste faible de manière générale, mais il est impossible de nier que la situation est encore plus difficile au Québec. Alana Boileau fait toutefois une nuance importante : « Cela dit, il faut reconnaître que la conversation sur les enjeux autochtones se déroule majoritairement en anglais », donnant l’exemple des travaux de la Commission vérité et réconciliation qui se sont malheureusement déroulés presque exclusivement dans la langue de Shakespeare. Cela n’explique pas tout, mais c’est aussi un problème qu’il faut régler.

Opprimés ou oppresseurs?

Le problème, c’est que lorsque les Anglos-Canadiens et Canadiennes reprochent aux Québécois-e-s leur manque de sensibilité à l’égard des enjeux autochtones, la discussion s’enfonce généralement dans des préjugés relevant du « Quebec bashing » le plus traditionnel : les Québécois-e-s seraient nombrilistes, insensibles, voire racistes. Toute discussion menée sur cette base est stérile. Si la société québécoise est moins conscientisée que la société canadienne-anglaise, ce n’est pas parce qu’elle est affectée de relents d’un nationalisme douteux, mais parce qu’elle s'est historiquement comprise comme minorité opprimée, et non comme majorité oppressante. Autrement dit, parce que l’histoire du Québec est l’histoire de sa subordination politique à l’État canadien, la société québécoise est mal « équipée » pour comprendre sa propre domination à l’égard des peuples autochtones.

Plus encore, rappelons que le mouvement indépendantiste québécois – à tout le moins une portion significative de celui-ci – s’est historiquement identifié aux peuples opprimés et à leurs luttes de décolonisation. Le titre du célèbre ouvrage de Pierre Vallières (« Nègres blancs d’Amérique ») en est le meilleur exemple. Dans le manifeste de la revue Parti Pris, ce parallèle était aussi explicitement énoncé : « Dans toute l’Afrique et l’Asie, bientôt en Amérique du Sud, des hommes comme nous osent cette folie avec nous. Nous croyons que bientôt des hommes semblables à ceux-là se lèveront au Québec; nous parions sur votre courage, camarades, et nous vous attendons ». Bref, collectivement, les Québécois-e-s se sont historiquement compris-es comme des victimes du colonialisme, pas comme des colonisateurs. Ils avaient à la fois tort et raison.

Le scandale révélé dans les derniers jours nous rappelle violemment que bien que nous ayons été – et sommes toujours – dans une situation de subordination politique, nous sommes également dans un rapport inégalitaire avec les peuples autochtones.

Le scandale révélé dans les derniers jours nous rappelle violemment que bien que nous ayons été – et sommes toujours – dans une situation de subordination politique, nous sommes également dans un rapport inégalitaire avec les peuples autochtones. Les Québécois-e-s francophones sont une minorité au sein du Canada, mais une majorité au Québec et à ce titre, ils et elles ne sont pas à l’abri des critiques des peuples autochtones. De la même manière, les institutions québécoises ne sont pas suspendues dans les airs. Elles peuvent elles aussi participer à la domination coloniale des peuples autochtones. Le premier exemple me venant à l’esprit est celui d’Hydro-Québec : il s’agit bien sûr d’un legs important de la Révolution tranquille et d’une institution symbolisant la prise en main par le peuple québécois de son propre devenir, mais il serait très difficile de nier que ses relations avec les peuples autochtones ont été souvent marquées de frustrations et d’injustice.

Un dialogue plein de promesses

Contrairement à ce qu’affirme le directeur de la SQ, les relations entre l’État québécois (particulièrement son système de justice) et les Premières Nations sont actuellement en crise. Le cri du cœur lancé par les leaders autochtones en témoigne. Dans cette situation, l’heure n’est ni à l’apitoiement, ni à l’autoflagellation, mais au dialogue : un dialogue égalitaire, de nation à nation, fondé sur le respect mutuel et la reconnaissance, de la part de la majorité québécoise, de sa responsabilité historique quant au sort des Autochtones. Le Québec et les Québécois-e-s ont beaucoup de chemin à parcourir, mais au bout de ce chemin, il n’y a pas que du mauvais. Il y a aussi la redécouverte de savoirs et de traditions qui, si on accepte de leur prêter l’oreille, ont beaucoup à nous apprendre au vu des crises qui sont les nôtres. Il y a des espaces de complicité, des luttes à mener côte à côte : la défense de la diversité culturelle, la sauvegarde des langues, la protection du territoire, la transition écologique... Les crises, ne l’oublions pas, sont aussi, souvent, des opportunités.

Poursuivez votre lecture...
Harcèlement sexuel
La «liberté d’importuner», ce droit fondamental
Raphaëlle Corbeil
11 janvier 2018
politique municipale
Budget Plante: les propriétaires doivent-ils presser le bouton «panique»?
Céline Hequet
11 janvier 2018