La fois où j’ai couru pour aller à mon cours de yoga avec mon pantalon Lululemon

Photo: Dennis Yang

Courir pour aller relaxer. Vite, je dois ralentir! C’est important pour mon équilibre personnel. Si je veux prendre soin de moi. Si je veux « me prendre en main », devenir une femme « actrice de sa vie » qui contrôle son stress, ses émotions, ses relations avec autrui par un travail continu sur elle-même. Le yoga me donne un temps d’arrêt. Un moment pour moi où je n’ai pas besoin de performer et où je ne me compare à personne. Aïe, 17 h 41! Je vais arriver pendant la méditation et tout le monde va me regarder de travers. Misère, un stop avec un piéton qui marche à 0,2 km/h. Il se croit où celui-là? Allez, on ne va pas y passer la nuit!

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Parfois, je cours pour arriver à temps à mon cours de yoga. Avec mon pantalon Lululemon. Je l’ai acheté, une fois, en solde. Je sens toujours le besoin de le préciser pour me dédouaner. Bon, d’accord, j’ai voulu être aussi cool que tout le monde. Une fois. J’espérais que si je me faisais frapper un soir, en pédalant pour arriver à temps à mon cours de yoga, le petit logo de poisson se refléterait dans les phares et qu’ils sauraient que j’étais ce genre de personne. Le genre de personne qui paye 50 piasses de plus pour un poisson qui brille dans le noir. Mais surtout, une personne qui tente de mettre un frein à la perpétuelle course en avant de la performance pour prendre soin d’elle-même. Une personne qui se prend en main. Qui devient une femme actrice de sa vie, contrôlant son stress, ses émotions, ses relations avec autrui par un travail continu sur elle-même.

Il faut se saigner pour acheter chez Lululemon. Ainsi, se procurer le petit logo réfléchissant permet dans un premier temps d’afficher sa classe socio-économique. Mais c’est une consommation ostentatoire à deux niveaux. Dans un second temps, elle permet de se distinguer des masses aliénées pour se placer dans la catégorie des gens aux vies tellement parfaitement équilibrées qu’ils pratiquent assez souvent le yoga pour justifier l’achat de vêtements spécialisés. Un vrai paradoxe par rapport à l’humilité requise dans la pratique du yoga.

Lululemon n’en est toutefois pas à la première de ses contradictions. Dans un article datant de plus de deux ans, une employée dénonçait la culture organisationnelle de l’entreprise, qui mesure tout au sujet de ses employés en termes d’« authenticité » et d’« intégrité ». Deux mots qui, par je ne sais quel habile glissement de sens, semblent très bien se substituer à la « productivité maximale » et à l’« investissement total » requis par n’importe quelle entreprise à la sauce néolibérale.

En effet, l’auteure de l’article révèle que de manquer les cours de kick-boxing extracurriculaires, boire autre chose que de l’eau dans un verre réutilisable ou prendre trop de temps pour aller aux toilettes soulève la suspicion des collègues. L’univers de l’habit de détente ne semble donc pas de tout repos. Mais la surveillance au sein de l’entreprise est telle qu’une employée avait fini par en poignarder une autre qui tentait de voler une de ces fameuses paires de pantalons. Cinq armes, 330 blessures. Fin de la course en avant.

Voilà qui réjouirait Michel Foucault s’il était encore de la fête. La discipline néolibérale dans toute sa splendeur. Des employées qui se surveillent les unes les autres. Jusqu’à la mort. Qui travaillent pour l’entreprise comme si c’était pour elles-mêmes. Qui intériorisent la contrainte. Qui s’identifient à un point tel à Lululemon que de subtiliser un des précieux pantalons, c’est comme prendre une partie d’elles-mêmes.

La fois où j’ai couru pour aller à mon cours de yoga avec mon pantalon Lululemon, je me suis demandé si on pouvait arrêter de performer, même dans la quête de la non-performance. Si j’allais filer des angoisses aux autres dépressifs de ce monde en écrivant que je pratique le yoga trois à six fois par semaine. Ça et du cardio. Et bien manger. Et pourquoi pas les oméga-3 de poisson? Et les heures de sommeil régulières? Et ne pas boire? Et avoir un animal de compagnie? Et quoi d’autre encore? Danser avec un quartz sur ma tête à minuit?

La fois où j’ai couru pour aller à mon cours de yoga avec mon pantalon Lululemon, je me suis demandé si on pouvait arrêter de performer, même dans la quête de la non-performance.

Je connais des anxieux qui sont anxieux à l’idée de ne pas arriver à calmer leurs crises d’anxiété par la méditation. Parce qu’on nous rend malades, d’un côté, par une telle pression à la performance et qu’on nous demande, de l’autre, de performer dans notre prise en charge de nous-mêmes. Parce que nous sommes « au centre de notre guérison ». Tout comme l’entrepreneur de soi-même néolibéral est au centre de sa réussite, alors que l’État s’efface tranquillement pour aller plutôt prendre soin du marché.

Comment rompre avec une telle logique afin de concevoir une vie plus saine, en dehors des paramètres de la performance? Comme ralentir sans mesurer notre ralentissement? Pour contraster avec la conduite attendue du sujet néolibéral, celle d’entreprise de soi-même, Foucault introduit le concept de contre-conduite. Un exemple de contre-conduite serait de refuser de travailler toujours plus. Mais le marché du travail n’est généralement pas aussi accommodant. On ne peut négocier un contrat de 35 heures pour le ramener à 30 parce qu’on s’est soudainement pris de passion pour la taille des rosiers. Le refus de travailler plus ne peut se faire que collectivement, à travers des luttes syndicales pour une diminution du temps de travail. Ainsi, la nécessité de ralentir ne pèserait plus sur des épaules individuelles, sans cesse en train de s’autoévaluer pour vérifier si elles atteignent les objectifs fixés, mais deviendrait un projet collectif. Plusieurs villes de la Suède ont commencé à implanter la journée de six heures de travail. Combien de burn-out plus tard considérerons-nous cette option?

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