Centres anti-choix

La fausse liberté de choisir

Photo: J.K. Califf

On connait les militants pro-vie qui sont jour et nuit sur le boulevard St-Joseph, à Montréal, pour s’opposer aux femmes qui choisissent une interruption volontaire de grossesse (IVG). Mais de nombreux centres de conseils grossesse au Québec qui se présentent comme étant libre-choix ne le sont pas. Enquête sur le terrain.

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Véronique (nom fictif) est enceinte. Elle a un copain, mais il est peu présent, et ils n’ont pas beaucoup d’argent. Elle hésite à poursuivre sa grossesse. Je l’accompagne au Centre Conseils Grossesse, dans Rosemont, dont la mission est « d’offrir une amitié, de l’aide et des services de soutien aux adolescentes et aux femmes enceintes ainsi qu’à leur partenaire ». La dame qui nous reçoit dans une petite salle fermée est sans équivoque. « Tu es enceinte de combien de temps? », se fait demander la jeune femme d’entrée de jeu. « Huit ou neuf semaines, je crois », répond mon amie.

Tu es déjà mère, tu sais…

S’ensuit une heure et demie d’arguments biaisés et qui font tout pour dissuader la « mère » de choisir l’interruption volontaire de grossesse (IVG).

De « tu sais, je connais des femmes qui se sont fait avortées et qui ont sombré dans la dépression, la drogue, et qui détestent les hommes », à « es-tu vraiment prête à vivre toute ta vie avec la décision d’avoir tué ton enfant? », en passant par « si tu es seule, au moins tu auras ton enfant qui t’aimera et que tu pourras aimer », et par « tu sais que quand tu te fais avorter dans des CLSC, eux, ils font le commerce de la vente de fœtus pour les vendre à des laboratoires »; les arguments invoqués sont culpabilisants et visent à tromper les femmes en leur donnant des informations complètement erronées.

Lorsque je soulève l’option de l’avortement pendant la séance, elle nous répond « nous, on va toujours privilégier la vie plutôt que la mort », en ajoutant que l’avortement comporte toutes sortes de risques; « il peut rester des morceaux après l’opération, ça donne le cancer du sein, ça rend infertile ».

Véronique a 25 ans et elle travaille. Elle s’est renseignée par elle-même avant d’aller au Centre Conseils Grossesse. Mais qu’en est-il d’une jeune fille, moins informée, et seule? Il semble difficile qu’elle sorte d’un tel endroit en pouvant faire un choix éclairé. La dame qui nous reçoit ne tarit pas d’éloges sur le fait de garder l’enfant : « Ce n’est pas si pire d’élever un enfant seul. Moi j’en ai élevé trois seule et c’était vraiment facile. En plus, on a des vêtements ici qu’on peut te donner pour t’aider », dit-elle à la jeune femme.

Malgré le fait que cette dernière ait un copain, ce dernier est totalement évacué du discours. Il n’est pas mentionné une seule fois dans l’argumentaire de l’intervenante, qui semble croire qu’il est évident que Véronique sera seule dans cette « aventure », mais qu’elle est « capable », et « qu’il n’y a jamais de bon moment pour devenir mère ». En quittant, la dame d’une cinquantaine d’années remet à Véronique une épinglette en or qui représente deux petits pieds en lui disant « voici à quoi ressemblent les pieds de ton bébé en ce moment ». L’épinglette est accrochée à un petit dépliant expliquant tous les stades du développement du fœtus, et a comme nom de campagne « precious feet » (précieux pieds).

Le Centre Conseil Grossesse n’est qu'un exemple. Avec un peu de recherches, on découvre que plusieurs de ces centres ne sont que des succursales de mouvements américains pro-vie dont la portée est mondiale. D’autres sont financés par l’Église catholique du Québec et des groupes comme les Chevaliers de Colomb.

2.0

Si, aux États-Unis, les mouvements pro-vie sont fièrement affichés et nullement cachés, au Québec, les tactiques pro-vie semblent être plus subtiles, et ne sont pas clairement identifiées.

Sous une fausse identité, j’écris à plusieurs centres de conseils grossesse à travers la province pour tenter de me renseigner sur mes options. Le premier à me répondre est quelqu’un de l’Alliance Ressources Grossesses, « un regroupement de 12 Centres d’aide à la femme enceinte et en difficulté », dont le Centre Conseils Grossesse de Montréal. Chaque fois que je demande à avoir des informations sur l’avortement, l’intervenant de l’Alliance m’envoie des documents qui laissent peu de doute quant au choix qu’il m’encourage à faire : une vidéo intitulée « les blessures de l’avortement » ainsi qu’un cahier de prières de 55 pages.

L’Alliance Ressources Grossesses de Montréal m’oriente également vers le Centre Coeur-à-Soeur, situé à la Mission Bon Accueil. Dans ce centre, situé sur la rue Beaudry, on peut accompagner les femmes pour la grossesse, et pour le deuil suite à une interruption de grossesse, mais on ne peut les diriger vers des ressources qui pratiquent des IVG.

Stéphanie, une femme dans la trentaine ayant subi une IVG, avoue ne pas avoir trouvé facile de trouver de l’information fiable sur internet. En effet, il s’y trouve une myriade de sites qui diffusent des discours culpabilisants et moralisateurs. C’est le cas de la campagne Québec-Vie sur lequel on trouve ce genre de déclaration : « Du déni, si tu te fais avorter, tu passeras peut-être à l’agressivité envers ceux qui, par le rappel de cet enfant en toi, te replongent constamment dans cette douleur que tu cherches à écarter, celle de ton cœur se souvenant de ton enfant, tué avec ton consentement. La plus grande des douleurs… » Ou encore, le site droitdesavoir.org, qui énumère une série de conséquences désastreuses à une IVG : cancer, stérilité, atteinte inflammatoire pelvienne, suicide, cauchemars, syndrome post-avortement.

discours encore d’actualité

Dans un document obtenu par Ricochet, issu d’une recherche réalisée par Audrey Gonin (professeure à l’École de travail social de l’UQAM), Véronique Pronovost (doctorante en science politique à l’Université Carleton) et Mélissa Blais (doctorante en sociologie à l’UQAM), on apprend que le discours anti-choix est encore présent au Québec, même si en 2012, le pourcentage de personnes favorables au droit à l’avortement s’élevait à 85 %. En 2013, l’Assemblée nationale a rendu hommage au Dr Henry Morgentaler pour « sa contribution inestimable à l’atteinte d’une liberté fondamentale pour les femmes, celle de mettre au monde des enfants lorsqu’elles le veulent et quand elles le veulent ». Pourtant, le discours anti-choix reste vivant au Québec.

Les centres anti-choix (CAC) se présentent comme étant « neutres », mais ils rivalisent d’arguments pour dissuader les femmes de choisir une IVG. Deux techniques sont employées par les CAC, qui ont pu être constatées sur le terrain; la culpabilisation associée à l’humanisation de l’embryon ou fœtus, et susciter la peur relativement aux « conséquences » d’un avortement.

Plusieurs centres sont toutefois véritablement neutres, comme le Centre de santé des femmes, ou Grossesse Secours. Ce dernier me dit d’emblée qu’il est libre choix, ne me parlera jamais « d’enfant » avant d’avoir pris ma décision et peut m’accompagner, de A à Z, peu importe la décision prise. Plusieurs centres tiennent clairement un discours anti-choix, mais ne l’affichent pas. Parmi ceux-ci, notons Accueil Grossesse Birthright à Drummondville, Options Centre Conseils Grossesse à Trois-Rivières, Granby et Montréal, et La Roselière (Québec et St-Hyacinthe).

En 2010, deux journalistes de Rue Frontenac avaient fait la lumière, à travers une enquête incognito, sur des centres de conseil à la grossesse qui se révélaient être plutôt anti-choix que donner de façon neutre toutes les options aux femmes aux prises avec une grossesse inattendue. Quatre ans plus tard, il semble que ces centres soient encore là, et désinforment chaque jour des femmes en détresse qui cherchent à obtenir de l’information fiable afin de prendre la meilleure décision pour elle. Que ce soit en personne, au téléphone ou sur internet, se renseigner sur les lobbys qui sont derrière les centres de conseils grossesse donne souvent déjà une bonne idée du type d’information orientée qu’on y recevra.

La Fédération pour le planning des naissances du Québec (FQPN), a mis sur pied un comité de travail sur l’enjeu des centres conseils grossesse anti-choix en 2011. L’organisme fera paraitre la semaine prochaine ses recommandations quant à cet enjeu.

Alors que des députés conservateurs d’arrière-ban présentent ponctuellement des projets de loi privés afin de limiter le droit à l’avortement, légal depuis seulement 1988, il reste encore du travail à faire pour conserver ce droit acquis, toujours fragile et menacé, parfois subtilement, mais bien présent.

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