À toi qui veux vivre et moi qui veux mourir

Photo: Gerardo Obieta

On s’est rencontrés dans un souper chez ma meilleure amie. Je ne sais pas exactement si elle voulait nous « présenter ». Ironiquement, tu portais le même nom que celui qui allait déclencher ma dernière rechute. Je crois que c’était juste pour que je puisse écrire un article bien mélo à ce sujet.

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À ce moment-là, j’avais mal quelque part, mais c'était pas en dedans. Toi, t’avais mal au genou. Ça faisait un bout que ça traînait. T’as fini par aller voir un médecin la semaine suivante. Un cancer. C’était au mois de janvier. T’avais 25 ans.

T’as eu trois chimios et une amputation depuis. T’as tes métastases aux poumons. Je connais très bien la fin de l’histoire. Je me suis mise à fumer depuis la dernière fois où on me l’a racontée.

T’as eu trois chimios et une amputation depuis. T’as tes métastases aux poumons. Je connais très bien la fin de l’histoire. Je me suis mise à fumer depuis la dernière fois où on me l’a racontée.

Je me demande qu’est-ce que ça te fait depuis que novembre est arrivé. Est-ce que tu te sens porté par un vent de solidarité? Est-ce que t’as l’impression qu’on pense à toi? Cette année, Chris Glaubitz en est déjà à 7 800$ : « Cancer affects EVERYONE, in one shape or form, whether directly or indirectly. This is my third year to help do what I can do to raise funds for important research. » (Le cancer affecte tout le monde, indirectement ou non. C'est la troisième année que j'amasse des fonds afin de faire de la recherche) En effet, cet argent ira à :

  • favoriser et faciliter la collaboration nationale et mondiale;

  • comprendre, promouvoir et défendre la santé masculine;

  • réunir des faits probants sur les modes d’action fructueux et proposer des méthodes durables;

  • mobiliser les hommes pour qu’ils s’informent davantage, soient plus actifs et solidaires;

  • investir dans la recherche biomédicale et clinique sur le cancer de la prostate et le cancer testiculaire.

Le cancer du poumon tue quatre fois plus d’hommes québécois que le cancer de la prostate. As-tu l’impression qu’on cache ça, sous nos moustaches?

Est-ce que ça te sonne comme de l’espoir? Moi, ça me sonne comme du vide. On dirait qu’il n’y en a que pour les cancers glamour. Ceux que l’on peut combattre. Ceux où, comme malades, on peut performer. Le cancer du poumon tue quatre fois plus d’hommes québécois que le cancer de la prostate. As-tu l’impression qu’on cache ça, sous nos moustaches?

Dans un documentaire sur le pendant féminin du cancer de la prostate, Léa Pool faisait remarquer que « l’industrie du ruban rose » invisibilisait les femmes en phase terminale du cancer du sein. Ce qu’on veut, ce sont des battantes et des gagnantes. Les autres, les moribondes et les sans espoir, ça fait pas vendre du produit – produit souvent cancérigène d’ailleurs. Ce que la réalisatrice dénonçait également, c’est que 95% de l’argent amassé par les innombrables levées de fond allait en recherche pour les traitements, alors qu’un ridicule 5% était redirigé vers la prévention. C’est donc dire que toute une industrie carbure à notre philanthropisme bon enfant.

Or, les traitements ne semblent pas toujours profiter en premier lieu aux patient-e-s. En effet, selon le Dr Fernand Turcotte, professeur émérite en médecine préventive et santé publique à l’Université Laval, le cancer de la prostate se développe chez la plupart des hommes de plus de 60 ans, mais 99,9% d’entre eux mourront avec ce cancer et non de ce cancer. C’est pourquoi il s’oppose au dépistage systématique : « Tant que le diagnostic ne tombe pas, vous êtes protégé, car les traitements sont parfois pires que le mal, dit Fernand Turcotte. On parle ici d'effets secondaires comme de l'incontinence et des séquelles neuromotrices. » C’est donc dire, sans mauvais jeu de mots, que l’on s’occupe surtout de la bourse de l’industrie pharmaceutique.

Quand tu vois les hipsters mal assumés de Movember, est-ce que tu te dis que bientôt, il y aura les cosmétiques avec des moustaches, les bouteilles d’eau en plastique avec des moustaches, les porte-clés avec des moustaches et qu’avec tout ce bel argent-là, hé bien… Qu’est-ce qu’on pourra faire pour toi? Toi qui veux vivre? Qui est-ce qui va te regarder dans les yeux pour te dire : « Allez, sois fort, garde espoir! »

Chaque fois que je revois ma meilleure amie et que je lui demande de tes nouvelles, la concordance dans le temps et l’asymétrie de nos deux maladies m’ébranle. Par quelle injustice est-ce que, avec des pellicules pour plus grand problème de santé physique, j’ai perdu l’envie de me lever le matin? De me faire à manger? Et, dans les creux de vague, de juste être là tout court.

Quand je me rends compte que la vie est là, comme un fruit mur, pis que je la cueille pas… Je reste dans mon lit, je la regarde pendouiller mollement au bout de sa branche pis je me dis : berk, j’ai pas faim.

Quand je me rends compte que la vie est là, comme un fruit mur, pis que je la cueille pas… Je reste dans mon lit, je la regarde pendouiller mollement au bout de sa branche pis je me dis : berk, j’ai pas faim.

Avant de mourir, ma mère m’a dit avoir réalisé qu’elle s’était fait chier toute sa vie avec des conneries. Moi aussi je me fais chier avec des conneries. Ma locataire veut changer sa porte pis j’ai pu d’argent. Je cite juste deux livres dans mon chapitre trois. J’ai une cicatrice sur la jambe pis c’est laid. Mon chat Jean-Philippe est mort pis j’ai l’impression que c’est de ma faute.

Chaque fois que je pense à toi, j’ai le goût de sortir dehors en courant pis de respirer à pleins poumons. D’aller prendre des cafés sur des terrasses au soleil et bouquiner dans des librairies. Mais généralement ça dure que 24 heures pis après… tout redevient gris. Comme novembre.

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