Attentats à Paris

Tristesse, culpabilité et peur de l’avenir

Être Française et vivre les attentats depuis le Québec
Photo: Eric Chan

Le jour des attentats contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, je prenais l’avion pour rentrer à Montréal après des vacances passées auprès de ma famille. Dans la salle d’embarquement, j’ai vu la nouvelle des attentats apparaître sur mon téléphone. Cinq minutes plus tard, je montais dans l’avion pour passer plus de 7 h dans les airs sans savoir réellement ce qui s’était passé.

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Arrivée à Toronto, j’ai compris l’horreur de ce qui venait d’arriver. Les larmes montaient à mes yeux, et ma seule envie était de prendre immédiatement un avion dans le sens inverse pour être proche des miens. Quelle ironie d’être partie de Paris ce jour-là, me disais-je. Mon avion débarquait trop tard à Montréal pour que je puisse participer au rassemblement devant le Consulat de France, mes amis prenaient un verre trop tôt pour que je puisse aller les rejoindre. Je suis donc rentrée seule chez moi. Je me sentais coupable d’être au Québec et non en France. J’aurais souhaité pouvoir participer aux marches populeuses organisées dans toutes les villes françaises.J’aurais aimé vivre ce moment fort autrement qu’à travers les médias, sentir cette solidarité que je voyais sur les photos, être aux côtés de personnes qui ressentiraient la même chose que moi.

J’aurais aimé vivre ce moment fort autrement qu’à travers les médias, sentir cette solidarité que je voyais sur les photos, être aux côtés de personnes qui ressentiraient la même chose que moi.

Je suis tout de même allée à la marche organisée à Montréal deux jours après, pensant que cela me ferait du bien. Néanmoins, j’étais seule et je ne m’y suis sentie aucunement à l’aise, et ce, même si la marche comptait beaucoup de Français-e-s établis au Québec. J’étais également incapable de faire de longues tirades sur Facebook, d’écrire des commentaires politiques ou de dire quoi que ce soit, comme la plupart de mes collègues québécois-e-s, j’étais juste capable de partager des photos de rassemblements.

Ce vendredi, j’étais à nouveau à Montréal. Cette fois-ci, je n’étais pas dans l’avion, mais je passais un test de français à l’université McGill afin de prouver au Ministère de l’Immigration québécois que mon niveau de français est satisfaisant pour avoir le droit de rester au Québec. Une obligation absurde, mais à laquelle j’ai dû me plier. En sortant du test, j’ai vu un article partagé au sujet d’une fusillade à Paris sur mon téléphone, mais à peine ai-je eu le temps de le lire que je m’engouffrais dans le métro, direction : le Centre sportif de l’Université de Montréal.

Arrivée là-bas, j’ai compris qu’il se passait quelque chose de grave. Je suis quand même allée nager. Quand je suis sortie, la prise d’otages au Bataclan prenait les allures d’une boucherie. J’ai pleuré, seule, dans les vestiaires. Puis tout a recommencé: le sentiment de culpabilité d’être ici et non en France, les larmes aux yeux, l’incapacité d’écrire quoi que ce soit, le sentiment de solitude lors du rassemblement devant le Consulat samedi ou encore cette impression qu’aucun de mes ami-e-s québécoi-e-s ne peut saisir ce que je ressens, cette impression de différence ineffaçable.

Néanmoins, depuis vendredi soir, un autre sentiment s’est emparé de moi. Il s’était déjà manifesté à la suite des attentats de Charlie Hebdo et avait participé de mon incapacité à écrire là-dessus. Mais cette fois-ci, il est apparu de façon beaucoup plus forte, presque proportionnel aux ravages de ces attentats-ci : la peur de la suite et la culpabilité de ne pas être en France pour cette suite.

J’ai peur du climat social qui va résulter de tout ça, du repli potentiel de la France autour de valeurs exclusives de la diversité et in fine de la liberté.

J’ai peur des mesures politiques qui vont être prises en France à la suite des attentats. J’ai peur que mon pays s’engage dans une guerre féroce que je ne souhaite pas. J’ai peur du climat social qui va résulter de tout ça, du repli potentiel de la France autour de valeurs exclusives de la diversité et in fine de la liberté. J’ai peur du résultat des élections régionales qui vont avoir lieu dans moins d’un mois (du 6 au 13 décembre prochain), du résultat des élections législatives et présidentielles en 2017 ainsi que de l’avenir de l’Europe en général.

J’ai peur, et je me sens profondément coupable de ne pas pouvoir suivre ces évolutions autrement qu’à travers internet, de ne pas pouvoir m’impliquer au sein de la société française. Je ne dis pas par là que ma présence changerait quelque chose, et je n’ai en toute honnêteté aucune idée de la forme que pourrait prendre mon action, mais je ressens quelque chose comme un devoir d’y être et d’agir.

Voilà ce que changent ces attentats pour moi : un appel à traverser l’Atlantique. Non un appel guerrier pour aller sauver la mère patrie, mais un appel pour empêcher que cette France qu’on identifie souvent à une terre de liberté et d’égalité ne sombre à nouveau dans les heures les plus sombres de son histoire. Bref, un appel à relever ses lumières. Fluctuat nec mergitur (Il est battu par les flots, mais ne sombre pas), comme disait l’autre.

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