Sécurité : d’abord, vaincre la peur

Denis-Auguste-Marie Raffet - La Caricature

La question de la sécurité est soulevée chaque fois qu’un attentat survient, à plus forte raison dans une ville occidentale – on peut très bien imaginer que ceux et celles pour qui les bombes et les rafales de mitrailleuses peuplent le quotidien finissent par s’y adapter, après tout, le principe du mort kilométrique aidant. La peur s’est emparée de la population, avec raison.

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Il est normal de ressentir de la peur lorsque l’horreur frappe – après tout, cette sensation désagréable fait partie intégrante de notre dispositif de survie, tout comme les capteurs de douleur de notre système nerveux qui se déclenchent lorsqu’on pose la main sur un rond de cuisinière allumé. Mais celle-ci devient très mauvaise conseillère quand vient le temps d’envisager une réponse adéquate au terrorisme et empêche de voir des solutions à long terme. Dans les jours qui ont suivi les attentats qui ont éventré Paris, la réponse ne s’est pas fait attendre. Les bombes pleuvaient sur la ville syrienne de Raqqa, « capitale » du faux califat des terroristes de l’État islamique. Des représailles qu’on estime normales, mais qui ne le sont que si on souscrit au principe biblique du « œil pour œil ». Appuyé de ses homologues de l’OTAN, le président François Hollande annonçait que la France était désormais en guerre, comme si le monde n’était pas déjà plongé dans cette grande fumisterie qu’est la « guerre au terrorisme ».

Mais n’en déplaise aux crieurs publics qui s’improvisent spécialistes en sécurité et en conflits armés, les bombes ne servent qu’à apaiser un désir immédiat de vengeance populaire, à créer l’illusion d’une réponse rapide et n’ont aucun effet dissuasif sur les terroristes déjà en sol domestique. Ce type de représailles ne mitige aucunement les capacités des groupes terroristes et ne contribuent pas concrètement à renforcer la sécurité intérieure. Entre un Richard Martineau qui frise l’accident cérébral-vasculaire sur les réseaux sociaux et un Mathieu Bock-Côté qui réclame des « hommes de guerre » histoire d’avoir la chance de s’inscrire dans l’Histoire comme un glorieux tribun appelant le peuple aux baïonnettes, céder à la tentation immédiate des bombes ne fait que conforter les groupes terroristes dans l’idée qu’ils sont parvenus à leur objectif – semer la terreur tant dans la population que chez les dirigeants et forcer la mise en place de mesures liberticides qui ne feront qu’alimenter la grogne au sein des groupes ciblés – hommes et femmes de confession musulmane, immigrants, réfugiés, dissidents politiques.

les bombes ne servent qu’à apaiser un désir immédiat de vengeance populaire, à créer l’illusion d’une réponse rapide et n’ont aucun effet dissuasif sur les terroristes déjà en sol domestique.

Entre angélisme et totalitarisme

On ne peut pas ignorer l’existence de ces groupes qui menacent de frapper des cibles civiles et de tuer des innocents. En ce sens, la réponse immédiate des forces policières françaises fut somme toute rapide et efficace, et la mise en place de mesures d’urgence un mal nécessaire, dans la mesure où elles demeurent temporaires. La lutte au terrorisme demeure cependant une guerre menée dans l’ombre et l’affaire des services de renseignement et des unités d’élite de la police, ce qui rend difficile toute reddition de comptes et repose sur la confiance de la population en ces services. Une confiance qui repose sur un leadership fort, éclairé et libéré des influences des lobbies de la défense et de la sécurité qui, eux, se frottent les mains en regardant les résultats de leurs actions en bourse.

On ne peut pas non plus faire abstraction des causes profondes du terrorisme, qui sont légion. On peut traiter longtemps des conditions économiques et sociales qui rendent la tâche facile aux recruteurs qui endoctrinent les jeunes désoeuvrés des banlieues françaises. On ne peut passer sous silence la haine gratuite et grandissante envers les réfugiés syriens, qui impose à ces damnés de leurs terres le fardeau de la preuve de leur innocence. Des puits de misère sans fond qui font les choux gras de la propagande des groupes terroristes et de l’extrême-droite politique, elle-même relayée par des acteurs médiatiques influents, consciemment ou non.

On ne peut passer sous silence la haine gratuite et grandissante envers les réfugiés syriens, qui impose à ces damnés de leurs terres le fardeau de la preuve de leur innocence.

Et la peur nous rend vulnérables à ces chants de clairon. On le constate en voyant ces banderoles déployées pour dénoncer la venue de réfugiés et ces appels, sur les réseaux sociaux, à vandaliser des mosquées. On perd de vue qu’un climat sécuritaire passe aussi par la lutte à ces éléments d’extrême-droite qui voient dans cet enchaînement de drames humains au à-travers leur propre délire paranoïaque le début d’une guerre civile.

Guerre à la guerre

Les tenants du discours ultra-sécuritaire et du retour à ce qu’ils voient comme les beaux jours du nationalisme ethnique voudraient donc que ces réfugiés restent chez eux. Pourquoi alors ne joignent-ils pas leurs voix à ceux et celles qui ont déjà réalisé l’hypocrisie des dirigeants politiques occidentaux qui, tout en disant mener une lutte sans merci à l’État islamique et autres groupes terroristes comme al-Qaïda, soutiennent et transigent des armes avec l’Arabie saoudite, le pétro-royaume qui constitue le berceau idéologique du takfirisme, l’idéologie qui guide l’État islamique et avec qui l’Occident entretient une relation d’idiots mutuellement utiles?

Pourquoi ne participent-ils pas à la prise de conscience que les dirigeants qui ont plongé le monde dans cet éternel tourment guerrier partagent la même culpabilité criminelle envers l’humanité que les ennemis qu’ils ont désignés?

Pourquoi ne participent-ils pas à la prise de conscience que les dirigeants qui ont plongé le monde dans cet éternel tourment guerrier partagent la même culpabilité criminelle envers l’humanité que les ennemis qu’ils ont désignés? George W. Bush et Dick Cheney ont déclenché la guerre qui a favorisé l’émergence de l’État islamique et ne sont toujours pas inquiétés. Les dirigeants de l’OTAN ont attaqué la Libye dans la foulée du Printemps arabe et, depuis, le pays s’écroule sous le poids d’un chaos dont profite actuellement l’État islamique. Au milieu, les marchands d’armes jubilent et le racket de la guerre bat son plein, avec notre approbation collective. Ainsi, la sécurité de tous demeure menacée et nous restons coincés entre les tirs croisés qui font tomber des victimes qui n’ont rien demandé.

Pourquoi? Parce que nous cédons à la peur.

Vaincre la peur constitue le premier pas vers la sécurité.

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