Attentats de Paris

À propos de la dénonciation

Photo: Alfianamy

Parce que nous sommes musulmans, on nous demande ces jours-ci de dénoncer les horreurs commises par des individus ou des groupes qui se proclament de notre religion et justifient de surcroît leurs actes en y faisant référence. « Vous êtes musulmans, nous dit-on, donc vous devez condamner, sans quoi vous n’aurez que vous-mêmes à blâmer si nous vous tenons pour complices des terroristes. Les amalgames dont vous êtes victimes seraient ainsi amplement justifiés. »

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Très compréhensible en apparence, cette injonction à la dénonciation nous pose pourtant un dilemme moral des plus déchirants. D’une part, dénoncer une violence politique visant des civils, c’est-à-dire une violence terroriste, va normalement de soi. Tuer des individus au gré du hasard, c’est tout simplement abject quand bien même l’assassin affirme agir au nom des souffrances des siens. Mais, d’autre part, cette injonction ne nous interpelle justement pas en tant qu’individus normaux censés condamner, comme tout un chacun, des actes criminels. Elle exige plutôt que nous le fassions, d’abord, en notre qualité de « musulmans » et, ensuite, en tant que « victimes potentielles » d’amalgames islamophobes.

Aussi, nous comprenons très vite qu’elle ne nous invite qu’en apparence à condamner. Elle réclame plutôt de nous, en premier lieu, la reconnaissance d’une sorte de responsabilité collective quant aux actes posés. Bien évidemment, cette responsabilité, que l'on nous impute du seul fait de notre identité religieuse, nous la récusons au point que certains d’entre nous hésitent dorénavant avant de condamner, et d’autres ne le font carrément plus.

En deuxième lieu, par la logique intéressée qu’elle nous propose (« condamner le terrorisme pour éviter les amalgames »), cette injonction dépouille notre condamnation éventuelle de sa valeur morale. En effet, si nous nous y soumettions, nous ne ferions que condamner par intérêt, qui plus est, par intérêt essentiellement communautaire. Or, il faut être un individu d’un genre spécial pour accepter de marchander ainsi son devoir moral. Nous refusons dès lors, ici aussi, de nous soumettre à cette injonction islamophobe, et ce, tout en nous réservant le droit de dénoncer les amalgames tout aussi islamophobes qu’elle vise à justifier ex ante.

Nous refusons dès lors, ici aussi, de nous soumettre à cette injonction islamophobe, et ce, tout en nous réservant le droit de dénoncer les amalgames tout aussi islamophobes qu’elle vise à justifier ex ante

Mais il y a plus et pire. Cette injonction islamophobe nous enjoint de condamner les violences de nos coreligionnaires sans nous autoriser par ailleurs à les expliquer. Elle veut, de ce fait, que nous soyons les complices, cette fois réels et consentants, d’actes tout aussi abominables que ceux qu’elle nous demande de dénoncer. Car elle ne tolère pas que nous rappelions, tout en les condamnant également, les politiques impérialistes et néocolonialistes qui sont en grande partie responsables d’une violence qui nous vient d’un monde que nous contrôlons, que nous exploitons, que nous envahissons, que nous déstabilisons et que nous bombardons depuis maintenant des décennies, pour, comme nous le proclamons ouvertement, la « protection de nos intérêts »…

C’est donc cette injonction hypocrite à la dénonciation que nous dénonçons aujourd’hui. Nous la dénonçons à la fois comme musulmans et comme citoyens occidentaux parce qu’elle ne vise, dans les faits, qu’à nous stigmatiser et à nous brimer de notre devoir moral de condamner les politiques criminelles que nos gouvernants déploient en notre nom et financent avec nos impôts. Ce sont également ces politiques, qui sèment dorénavant la mort et la désolation partout dans le monde, que nous dénonçons dans leurs causes comme dans leurs effets.

Aziz Djaout, chercheur en contre/dé-radicalisation, Université de Montréal

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