Négociations dans le secteur public

Le bluff manqué du Front commun

Photo: Todd Klassy

Alors semble-t-il que la direction du Front commun syndical a décidé de reporter les trois jours de grève générale. Officiellement, c'est pour « laisser place aux négociations » et donner le temps au gouvernement d'évaluer les nouvelles contre-propositions syndicales. C'est bien beau, mais cette excuse ne tient pas la route. Quelques minutes après cette annonce, le gouvernement affirmait déjà que la contre-proposition était irréaliste, laissant planer de nouveau le spectre d'une loi spéciale.

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Alors, pourquoi avoir reporté les trois jours de grève? Pour « éviter » une loi spéciale? Pour marquer des points dans l'opinion publique? Parce que la CSQ n'est pas prête à faire 3 jours de grève générale?

Obtenir l'heure juste sur cette question relève du défi. Et c'est un problème majeur.

On dira avec justesse que si on révèle la stratégie de négociation aux 400 000 membres du Front Commun, le gouvernement va nous voir venir. C'est vrai. Et si l'on conçoit les négociations comme une partie de poker, il est normal de vouloir garder son jeu caché. Le problème, c'est que nous ne jouons pas une partie de poker.

Et si l'on conçoit les négociations comme une partie de poker, il est normal de vouloir garder son jeu caché. Le problème, c'est que nous ne jouons pas une partie de poker.

Le gouvernement connaît précisément les cartes de notre jeu. Et nous connaissons les siennes. Dès la première heure, il s'est donné un objectif : une offre finale qu'il ne veut pas dépasser. Mais bien sûr, il la garde dans son jeu jusqu'à la dernière minute. Cette offre est inacceptable pour nous. Elle appauvrira les travailleuses et les travailleurs du secteur public, elle diminuera les conditions de travail et elle participera à l'affaiblissement des services publics – comme en 2010, comme en 2005 et comme l'ont fait la majorité des conventions collectives depuis 1980.

Alors, pour faire passer la pilule, le gouvernement joue la carte de « l'offre de marde ». 3% sur 5 ans, quel affront! Cette arrogance semble nous donner des munitions, puisqu'elle aide la mobilisation. Mais elle peut aussi se retourner contre nous : dès que le gouvernement sortira sa « vraie » offre, alors le mouvement aura l'air d'avoir obtenu une victoire. Et la direction du Front Commun est tellement soucieuse de préserver l'image du syndicalisme qu'elle vantera la qualité d'une telle offre sur toutes les tribunes. C'est ce qui s'est passé en 2010 d'ailleurs, où les dirigeants syndicaux ont qualifié de victoire importante une entente dont le contenu était, en fait, inférieur au décret de 2005…

Et finalement, le gouvernement a un joker en manche : une loi spéciale pour interdire le droit de grève et imposer une convention collective. C'est une carte sur laquelle il est écrit « le gouvernement gagne la partie ». Évidemment, il doit prendre quelques précautions avant de la jouer. S'il l'utilisait au début de chaque partie, alors l'apparence de négociation volerait en fumé. On ne jouerait plus. Les syndiqués n'auraient pas l'impression d'avoir un poids et le pouvoir arbitraire pourrait, à la longue, pousser les gens à la révolte. Il est plus sage pour le gouvernement de laisser croire au public que le jeu est équitable. Mais nous savons que ce n'est pas le cas. Si les directions syndicales décident de ne pas « vendre » l'offre finale du gouvernement comme une victoire aux membres, alors le joker s'abat sur le jeu.

Il est plus sage pour le gouvernement de laisser croire au public que le jeu est équitable. Mais nous savons que ce n'est pas le cas.

Fin de la partie (à moins que…)

Serait-il possible de changer le script?

Revenons au report des trois jours de grève. Il est pratiquement impossible de savoir pourquoi ce report a eu lieu. La direction du Front Commun se trouve peut-être bien maligne à cacher son jeu. Elle s'attend peut-être à surprendre le gouvernement en paraissant raisonnable, à lui faire porter l'odieux d'une stagnation aux tables de négociations. Mais cette stratégie est vouée à l'échec pour une raison fort simple : la force du mouvement syndical, notre seule véritable ressource, c'est notre nombre.

Nous sommes forts lorsque nous nous mobilisons, lorsque nous prenons la rue, lorsque nous, centaines de milliers de travailleurs et de travailleuses, parlons à nos voisin-ne-s pour les convaincre. Nous sommes forts lorsque nous décidons de faire grève, d'ériger des lignes de piquetage et de perturber l'économie. Pas seulement en interrompant notre travail, mais aussi en ciblant les entreprises d'État, les banques, les multinationales. À côté de cette force du nombre, le gouvernement n'a rien à faire de nos arguments à la table de négociation. Les libéraux veulent réduire la taille de l'État, ce n'est pas en leur « parlant » qu'ils vont changer d'idée.

Les libéraux veulent réduire la taille de l'État, ce n'est pas en leur « parlant » qu'ils vont changer d'idée.

Or, si notre arme c'est le nombre, notre stratégie doit être basée sur notre capacité de mobilisation. Nul besoin de cachoteries : nous n'avons pas de cartes cachées. Plus nous sommes mobilisés, plus nous sommes forts. Non seulement cela, mais il est plus facile de mobiliser un grand nombre de personnes en jouant franc jeu. Que le gouvernement connaisse nos cartes n'a aucune importance : il a peur de notre mobilisation. Lorsqu'un mouvement de grève s'emballe, la répression ne marche plus. Lorsque la base du mouvement est capable de s'organiser elle-même, il est impossible de s'attaquer à la tête. Lorsque chaque syndiqué est responsable de la stratégie, alors notre nombre devient synonyme de créativité. Nous inventons de nouvelles formes de résistance, de nouvelles variantes de grève, nous contournons les règles, nous créons de nouvelles manières de rejoindre le public et d'obtenir du soutien.

Mais en ce moment, toute la stratégie syndicale est décidée derrière des portes closes au sommet de la pyramide du Front commun. On y tente de ménager la chèvre et le chou, de faire plaisir à tout le monde. C'est alors le plus petit dénominateur commun qui prime : la stratégie doit s’adapter aux secteurs les moins mobilisés. Mais cela mine la force de mobilisation du syndicalisme. Il faut certainement une coordination, mais il n'y a aucune nécessité de faire tout, tout le monde en même temps. La CSQ ne serait pas prête pour la grève au début décembre? Eh bien, elle aurait pu nous rejoindre dans la prochaine ronde de grève. On ne pensait pas gagner avec trois jours de grève de toute manière.

Cela nous mène d'ailleurs à notre critique finale : nous ne gagnerons pas tant que nous ne prendrons pas les moyens nécessaires pour défier et vaincre une loi spéciale. Notre mobilisation doit déborder du cadre légal. Notre défi doit être tel que le gouvernement ait peur désormais de recourir à une loi spéciale, pétrifié à l'idée de réveiller une nouvelle fois la bête syndicale.

Notre défi doit être tel que le gouvernement ait peur désormais de recourir à une loi spéciale, pétrifié à l'idée de réveiller une nouvelle fois la bête syndicale.

Pour parvenir à un tel mouvement, il faut que les membres soient mobilisés et déterminés, il faut que d'autres groupes sociaux soient prêts à se joindre et à soutenir le mouvement et il faut que la cause soit appuyée par une bonne frange de la mobilisation.

Ce qui est scandaleux en ce moment, c'est que ces éléments sont précisément réunis. Une majorité des Québécois-e-s sont contre l'austérité. Les étudiant-e-s et les groupes communautaires sont mobilisés et engagés aux côtés des syndiqué-e-s dans cette lutte. La mobilisation est extrêmement forte. Il y a longtemps que les astres n'ont pas été aussi bien alignés pour faire le grand coup et défaire une loi spéciale. En élargissant le discours au-delà des seules négociations de convention, en utilisant la force de la grève comme levier contre l'austérité et en utilisant la solidarité de la population comme force contre une loi spéciale nous pouvons y arriver.

Il est peut-être encore temps de mettre un tel mouvement en marche. Peut-être les directions syndicales auront-elles un moment d'espoir et de lucidité en cette direction. Mais si ce n'est pas le cas, il appartient à chacun de nous d'en débattre, de se réseauter entre milieux de travail et d'amener de telles propositions en Assemblée générale. Car si nous ne le faisons pas, personne ne le fera.

Alain Savard, étudiant au doctorat en science politique à l'Université York

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