Deuxième partie

Une députée libérale sème déjà la controverse

Terre-Neuve et Labrador
Photo: Walter Siegmund

Cet article est d'abord paru dans la version anglophone de Ricochet.

Note de la rédaction :

Ce rapport d’enquête réalisé par Ricochet dévoile les antécédents douteux d’une députée libérale avec les populations inuites du sud du Labrador. Il s’agit de l’aboutissement de plusieurs semaines d’entrevues et de recherches dans des archives papier et de plusieurs journaux locaux.

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Aucune preuve alléguée n’est véritable

Dans une entrevue téléphonique avec Ricochet quelques jours avant l’élection fédérale, Hutchings s’est dite « fière » que son entreprise « emploie plusieurs Terre-Neuviens et Labradoriens. » Elle s’est d’ailleurs décrite comme une « ardente défenderesse des droits des autochtones et de la liberté de l’exercice de ces droits. » Hutchings a aussi affirmé qu’à titre de membre du Parti libéral du Canada, elle « endosserait toute entente » bénéficiant la réserve NunatuKavut et la bande de la Première Nation de Qalipu Mi’kmaq, dont les membres résident en majeure partie dans sa circonscription.

Quand on lui a demandé si elle jugeait qu'il était moral de construire une entreprise sur des terres autochtones, allant ainsi à l’encontre de la volonté des communautés de la région (en train de négocier une revendication territoriale), Hutchings a répondu qu’elle avait suivi les règles de l’appel de propositions publiques et que le fardeau de la réponse revenait au gouvernement provincial.

Hutchings a aussi dit que le pavillon Rifflin’Hitch, qu’elle ne possède plus, mais sur lequel elle a toujours droit de regard, « n’a pas été construit dans une zone traditionnelle, puisqu’elle se situe à une trentaine de kilomètres de l’embouchure de la rivière, où ce n’est pas possible de se rendre en bateau. Ce n’est donc pas une zone où les gens circulent et où les gens pêchent sur une base régulière. »

Lethbridge a qualifié la déclaration de Hutchings de « connerie coloniale ». L’ancien chef inuit du sud du Labrador avance que la rivière Eagle « était la cour arrière de plusieurs familles, dont la mienne. Les personnes vivant à proximité de la rivière Eagle et de Paradise River, les familles de White Bear River, et les communautés de Dover Brook et de Mountain Shore, ont toujours utilisé les ressources de la nature. »

Le 16 septembre 1996, le ministre provincial des Services et des Territoires, Ernie MacLean, a émis un communiqué de presse dans lequel il fait remarquer que le gouvernement a été informé par la Gendarmerie royale le 13 septembre que « le corps policier avait été mobilisé pour intervenir avec des manifestants qui nuisaient aux activités commerciales d’une entreprise privée voulant construire un pavillon de pêche sportive sur les côtes de la rivière Eagle. »

MacLean a affirmé que « le gouvernement n’avait pas appelé la Gendarmerie et que cet appel avait plutôt été fait par un citoyen. » Il a par la suite ajouté dans sa déclaration que « KGY Group avait demandé une assistance policière ».

Dans son entrevue du 15 octobre avec Ricochet, Hutchings a révélé qu’elle n’avait pas fait appel à la Gendarmerie royale et qu’elle n’avait aucune idée de qui les avait informés. « Il y a des milliers de personnes au Labrador », a-t-elle ajouté. Elle a qualifié la situation de « très difficile », ajoutant qu’elle avait un jeune fils à l’époque, ce qui était un grand défi parce qu’elle se retrouvait au milieu de nulle part, séparée de sa famille. » Selon ses dires, elle a réalisé de grandes choses au Labrador depuis l’époque des protestations.

Quand on lui a demandé de clarifier quelles déclarations étaient vraies (celles qu’elle a prononcées pendant l’entrevue ou celles qu’elle avait prononcées le 5 octobre lors du débat des candidats), Hutchings a répondu que c’était une bonne question. « J’imagine que je n’ai pas de preuves réelles. Dans le feu de l’action, j’ai été prise au dépourvu lors du débat. Nous étions en train de discuter des élections et du rôle de chaque parti. Je ne m’attendais pas à cela. À présent, je sais que je dois être prête à tout, mais vous comprendrez que je n’étais pas préparée à revenir en arrière de 20 ans! »

« J’imagine que je n’ai pas de preuves réelles. Dans le feu de l’action, j’ai été prise au dépourvu lors du débat. Nous étions en train de discuter des élections et du rôle de chaque parti. Je ne m’attendais pas à cela. À présent, je sais que je dois être prête à tout, mais vous comprendrez que je n’étais pas préparée à revenir en arrière de 20 ans! »

Un problème appartenant à Gudrid Hutchings ou au Parti libéral?

Immédiatement après le débat à Corner Brook, le 5 octobre, Hutchings a publié un communiqué de presse en réponse à la sortie de Cormier, qui remettait en question publiquement le rôle qu’elle avait joué dans les protestations de la rivière Eagle. Hutchings écrit que « ces commentaires sont à l’image des attaques politiques qu’on voit à la télévision américaine. Mais à ce jour, ça ne s’était pas vu ici, à Long Range Mountains. J’espère qu’on pourra retrouver la décence et le respect mutuel qui définissent la politique sur la côte ouest de Terre-Neuve. »

Cormier a expliqué à Ricochet qu’il avait soulevé la question parce qu’en tant que députée de Long Range Mountains, Hutchings va représenter des milliers de membres des Premières Nations.

En 1996, « ce qui est arrivé, c’est que des personnes de l’extérieur de la région motivées par l’appât du gain et le pouvoir ont obtenu un droit de pêche sur la rivière Eagle malgré les réclamations des Inuit-Métis du Labrador. Par la suite, ces personnes ont chassé les membres de la communauté autochtone de leur propre rivière », explique-t-il. « Nous avons besoin de leaders politiques qui défendent les intérêts des populations autochtones sans les bafouer : en les renforçant et en les reconnaissant. Il faut aider les populations autochtones à prendre conscience de leurs droits plutôt que de le leur enlever. »

Les réactions politiques

Selon Deanna Clarke, membre de l’Assemblée des Premières Nations Mi’kmaq de Terre-Neuve et membre associée de l’association libérale de Long Range Mountains, Trudeau est « tenu d’agir » à la lumière du « manque de respect de la députée Hutchings à l’égard de la population autochtone ».

Clarke pense qu’Yvonne Jones, qui a été réélue le 19 octobre à titre de députée libérale du Labrador, devrait aussi être tenue responsable. Jones a défendu Hutchings, même si elle connaissait vraisemblablement le passé de Hutchings. Clark propose que M. Trudeau organise une « enquête sur les faits et tienne Gurdie Hutchings responsable de ses actes. Il devrait aussi demander des comptes à Jones et à Hutchings quant à leur malhonnêteté avec la population de Long Range Mountains dans cette affaire. »

Lethbridge et Martin ont tous les deux affirmé qu’ils aimeraient entendre l’opinion de Jones sur la question. Ils souhaitent aussi connaître la raison pour laquelle elle a appuyé Hutchings, alors qu’elle était au courant de son passé. Jones n’a pas répondu aux demandes répétées d’entrevue pour ce reportage. Russell, qui a siégé à titre de député libéral du Labrador de 2005 à 2011, a été contacté pour une entrevue, mais il n’a publié qu’un communiqué par écrit très bref en réponse aux déclarations de Hutchings, le 5 octobre.

« Nous affirmons catégoriquement qu’il s’agissait d’une protestation pacifique et en règle. Cela a été cautionné par la Gendarmerie royale à l’époque. Toute autre version ne concorde pas avec les faits. Les commentaires suggérant le contraire sont inquiétants et gagneraient à être clarifiés par Mme Hutchings. »

Quant à lui, Lethbridge s’inquiète de la réticence de Jones et de Russell d’adresser directement la question. Il croit que cette hésitation indique quelles sont leurs priorités : « ils sont en premier lieu des libéraux d’allégeance loyaliste et les droits des autochtones sont un enjeu secondaire pour eux. »

Pendant la campagne électorale, plusieurs candidats libéraux partout au Canada sont « probablement en conflit d’intérêts avec les promesses du parti, comme la relation de nation à nation et la résolution des revendications territoriales. »

Russ Diabo, Mohawk Kahnawake et analyste politique, affirme que la candidature de Hutchings pour le Parti libéral montre qu’il y a « un problème dans le processus de sélection des candidats chez les libéraux ». Pendant la campagne électorale, plusieurs candidats libéraux partout au Canada sont « probablement en conflit d’intérêts avec les promesses du parti, comme la relation de nation à nation et la résolution des revendications territoriales. »

Les personnes qui ont été témoins de l’attitude méprisante de Hutchings à l’égard des droits des autochtones soulignent leur inquiétude de la voir élue et souhaitent que la population connaisse son passé.

« Si j’étais dans sa circonscription, j’y penserais à deux fois avant de voter pour elle », dit Martin. « Elle a menti à propos de l’incident. Même si la Gendarmerie royale du Canada a fait une déclaration claire à ce sujet, elle affirme le contraire. Je suis tombé en bas de ma chaise. » Selon Martin, les gestes posés par Hutchings en 1996 et le pouvoir qu’elle exerçait à titre d’entrepreneure en moyen est « très perturbant ».

Si Hutchings nie avoir mobilisé les autorités pour étouffer le mouvement de protestations, Martin avance que la personne qui les a appelées en renfort doit être très bien connectée. Il va même jusqu’à suggérer que cette personne a sûrement aidé Hutchings à implanter son entreprise sur les terres natales des Inuits du sud du Labrador.

« De toute évidence, c’est une personne avec beaucoup d’influence qui a envoyé la Garde côtière du Canada, parce que c’est un bateau dont les frais d’exploitation s’élèvent à 30 000 $, voire 40 000 $, par jour. Quand une personne s’approprie la loi de la sorte, ça vous fait réfléchir au pouvoir démesuré de certains. »

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