COP21

Dans la manufacture de la contestation écolo-artistique

Sylvain Lapoix

Ne cherchez ni les statues de plâtre de la République française ni le logo de la conférence climatique COP21 ici : une fois poussée la porte des hangars du Jardin d'Alice, à Montreuil (voisine de Paris), le militantisme pour la justice climatique prend l'odeur de la peinture, les accents de la multitude et le goût d'un ragoût maison. Vegan, évidemment, "on déconne pas avec ça", précise un animateur du lieu.

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En marge des sites officiels de la réunion de l'ONU sur le climat (COP21), ce lieu artistique a ouvert il y a quelques semaines « l'atelier des possibles », lieu de collaboration accessible aux militants de toutes nations rassemblés par l'art et la lutte environnementale. Sous le haut plafond soutenu de poutres métalliques, les slogans sèchent sur les affiches : « Keep it in the ground » (Garde ça dans le sol), « Climate Red Line » (Ligne rouge pour le climat), « Justice climatique »... qui défileront le 12 décembre pour la grande marche de clôture des négociations. Ou bien apparaîtront dans les rues de Paris ou du Bourget, à la faveur d'affichages sauvages.

Penché sur une banderole encore fraîche dont il repasse les lettres avec un large trait de peinture noir, le Californien David Solnit coordonne ce « foutoir » créatif. « Si nous étions une société pétrolière ou gazière, nous engagerions une entreprise de relations publiques pour raconter notre histoire aux citoyens et citoyennes. Mais nous sommes des artistes, alors nous faisons « ça » », résume-t-il en embrassant le hangar plein de couleurs d'un coup de pinceau. Ce quinquagénaire en béret trempe sa moustache dans l'art militant depuis le sommet de l'Organisation Mondiale du Commerce de Seattle en 1999. Au Jardin d'Alice, l'ancien charpentier résume modestement son rôle à celui d’une nécessaire logistique : « je veille à ce qu'il y ait assez de peinture et de papier pour tout le monde! »

Une aide que Claire est venue chercher pour créer les bannières du collectif afro-féministe Mwasi dont elle est membre : « la COP21 nous importe, car nous voulons faire connaître le sort des femmes africaines qui sont les premières victimes du changement climatique. Mais nous ne sommes pas du tout dans les circuits traditionnels d'ONG écolos », résume la jeune femme venue déposer des toiles pour une exposition dans la salle parisienne du 104. Invitée à visiter cet atelier lors d'une rencontre d'associations en vue de la conférence de Paris, la militante, accaparée par plusieurs jobs en journée, a profité de la grande amplitude horaire du lieu pour paufiner ses supports de revendication, pointant de 18 heures à 1 heure depuis une dizaine de jours aux bons conseils de David. « J'avais été marquée par la marche de New York en septembre 2014 parce qu'elle avait réuni des militants causes éparses autour de la notion de changement climatique, se souvient-elle. Je retrouve ici le même genre de diversité. »

« la COP21 nous importe, car nous voulons faire connaître le sort des femmes africaines qui sont les premières victimes du changement climatique. Mais nous ne sommes pas du tout dans les circuits traditionnels d'ONG écolos »

L'anglais se parle au Jardin d'Alice avec de nombreux accents : une Norvégienne militant contre le financement de l'art par les entreprises pétrolières, des Espagnoles affairées à fabriquer une machine à « greenwasher » les billets de banque (qui ressortent verts du dispositif), des représentants européens ou américains de l'ONG 350.org venus sonder les dernières idées « d'agit-prop artistique »... et, au milieu de ce fatras, un cube de toile réfléchissante argentée marquée d'une ligne rouge qui rebondit à la moindre pichenette.

Ce dernier objet de manifestation a été scrupuleusement assemblé par une équipe autogérée dont l'établi occupe tout un côté du hangar, sous les conseils d'Artùr. « Ces barricades gonflables servent à la fois de symbole artistique de la ligne rouge du climat à ne pas dépasser et d'outil tactique pour la manifestation : ils encaissent bien les coups des forces de l'ordre sans s'abîmer et, comme ils sont très légers, ils peuvent rebondir et transformer la rue en terrain de jeu », s'amuse de jeunes artistes germano-hongrois basés à Berlin. Au mur, les instructions photocopiées reposent en plusieurs exemplaires dans des casiers, ainsi que les outils, surmontés d'une pancarte « fabriqué in Paris », rappelant que les premières barricades (à l'époque des tonneaux remplis de pierres) ont roulé dans ces rues dès 1588.

Artur et l'équipe de la barricade gonflable
Sylvain Lapoix
« Nous avons organisé un atelier pour transmettre la méthode de fabrication des barricades, tous les matériaux utilisés sont peu coûteux et accessibles partout »

Déployées dans la capitale à l'occasion des prochaines manifestations sur le climat, les sculptures militantes d'Artùr sont conçues pour rebondir dans toutes les rues du monde. « Nous avons organisé un atelier pour transmettre la méthode de fabrication des barricades, tous les matériaux utilisés sont peu coûteux et accessibles partout », insiste le jeune artiste. Sur le côté de l'établi, un grand sac rempli de quatre exemplaires dégonflés et d'un livret attend la paire de bras qui l'emportera en avion vers les futurs lieux de manifestations climatiques et sociales : New York, Londres, Barcelone, Rio...

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