Langue

« Parlez français! … Non, pas comme ça, c'est du mauvais français! »

Photo: Daniel Jolivet

C'est depuis l'Acte d'union, promulgué en 1840 par les autorités britanniques dans le but avoué d'assimiler les francophones, qu'au Québec, on se fait dire qu'on parle un mauvais français. Les lettrés de l'époque avaient pensé que, pour protéger la langue française contre l'assimilation, il fallait l'épurer, la purger de tous les anglicismes, archaïsmes, barbarismes et autres affaires en -isme qu'elle avait accumulées au fil des années. Bref, pour survivre, au Québec, on devait parler comme des Français. Ça n'a pas vraiment marché, et cette idée est encore présente. Si on ne dit plus ouvertement qu'il faut « parler comme des Français », on répète encore constamment la vieille rengaine de la piètre qualité du français, de son déclin, de sa dégénérescence, etc.

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Le dernier cheval de bataille des purificateurs linguistiques : le franglais, cette langue que les « jeunes » (groupe diffus à qui on peut faire tous les reproches dès qu'on a dépassé trente ans) emploient entre eux et qui serait un mélange de français et d'anglais. Pour certains, ce mélange est presque aussi grave qu'une épidémie de choléra. On ne semble cependant pas s'être arrêté aux raisons pour lesquelles les jeunes en font usage. On s'en tient au simple constat : c'est la catastrophe.

Depuis plusieurs générations, l'enseignement de l'anglais est obligatoire dans le système d'éducation du Québec. On reconnaît donc, officiellement, la pertinence de l'anglais dans le cursus des jeunes. Et depuis une à deux générations, l'attitude par rapport à l'anglais a changé. On assiste littéralement à un choc des générations : les plus vieux perçoivent l'anglais comme une menace, alors que les plus jeunes le perçoivent comme un outil. Merci, loi 101. Et comme le principal facteur de succès dans l'apprentissage d'une langue seconde est l'attitude par rapport à cette langue, ces plus jeunes qui ne voient rien de menaçant dans l'anglais ont du succès quand ils l'apprennent.

Disons-le d'emblée : le système d'éducation du Québec forme maintenant des bilingues. D'une certaine manière, on valorise ce bilinguisme. On reconnaît que savoir l'anglais est un atout : cela permet de voyager, de lire des articles scientifiques, de communiquer sur le plan international, etc. Mais on oublie un détail : c'est qu'un bilingue n'est pas bilingue seulement lorsqu'il doit parler sa langue seconde. Il l'est tout le temps. Et nos jeunes, ils le sont presque tous. Alors quand ils sont entre eux, ils se permettent d'utiliser toutes les ressources linguistiques qu'ils possèdent. En linguistique, on appelle ça l'alternance de codes. D'ailleurs, les spécialistes de la question ont démontré depuis belle lurette que, contrairement à la pensée populaire, l'alternance de codes n'est pas un signe de défaillance linguistique, mais bien le signe d'une pleine maîtrise des ressources linguistiques.

Disons-le d'emblée : le système d'éducation du Québec forme maintenant des bilingues.

L'alternance de codes peut être utilisée à des fins d'expressivité et d'appartenance à un groupe. On s'en sert aussi pour exprimer une idée qui, ponctuellement, s'articule mieux dans une langue que dans l'autre. Bref, le locuteur choisira, entre deux expressions possibles, et pour différentes raisons, celle qui lui conviendra le mieux.

Et c'est là que le bât blesse. Car ce n'est pas tant que les jeunes utilisent des mots anglais qui soit si enrageant pour ceux que ça enrage. Il n'y a rien de bien nouveau dans le fait que des Québécois utilisent des anglicismes. Ce qui choque, c'est surtout le fait que les jeunes préfèrent l'anglais au français pour exprimer certaines choses. Ils ne devraient pas préférer l'anglais. Ils n'ont pas le droit de préférer l'anglais. C'est un crime de lèse-majesté que de croire qu'un mot anglais exprime mieux une idée qu'un mot français. Cesse, jeune! Arrête! Préfère le français, tout de suite! La survie de notre langue en dépend!

Ah, non, mais pas ce français-là, il est mauvais. Tu n'utilises pas les bons mots. Tu ne fais pas des phrases correctes. Tu ne sais pas accorder tes participes passés. Tu n'es pas bon en français. Tu n'es pas bon en français. TU N'ES PAS BON EN FRANÇAIS!!!!

Depuis qu'ils sont petits, les jeunes se font dire que leur français est mauvais.

Depuis qu'ils sont petits, les jeunes se font dire que leur français est mauvais. Qu'on doit protéger le français au Québec, le préserver, le défendre, le mettre dans un écrin, bien à l'abri de toute influence extérieure (de toutes ces affaires en -isme), comme un objet précieux, fragile. Les jeunes, ils n'en ont rien à cirer d'une langue qui est un objet précieux. Ils veulent une langue qui leur permette de créer des mots, d'inventer des sens, bref, une langue qui réponde à leurs besoins tout de suite et maintenant. Et le français ne donne pas ces permissions. Le francophone lambda n'a pas ce pouvoir.

Mais l'anglophone l'a. Il crée des mots au fil de ses besoins, de mansplaining à to unfriend, en passant par wtf. Et ce n'est pas parce que l'anglais est supérieur. C'est parce ses locuteurs s'en donnent la permission. Et les francophones qui connaissent l'anglais en profitent, car ils n'ont pas cette latitude en français.

Ce n'est pas le franglais qui met le français en danger au Québec. C'est l'écrin.

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