Entrevue

L'Amérique selon Chris Hedges : Les nouveaux extrémismes

Deuxième partie
Francis Brassard-Lecours

Le journaliste et essayiste américain Chris Hedges effectuait il y a quelques jours un court passage dans la métropole afin de donner, dans la foulée de la publication de son dernier essai Wages of Rebellion : The Moral Imperative of Revolt (Knopf Edition, 2015), une conférence devant les étudiants de l’université Concordia.

Deuxième partie de son entretien avec notre collaborateur Pierre-Luc Brisson.

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Chris Hedges est un homme de foi. Son parcours, tant professionnel que personnel, a été marqué par cet humanisme missionnaire qui a fait de lui un reporter de guerre, un correspondant étranger et un essayiste qui s’est attardé à dépeindre ces dernières années, sur le terrain, la souffrance vécue par les populations les plus désoeuvrées des États-Unis. Ordonné ministre presbytérien à l’automne 2015, Hedges écrivait dans sa chronique du site Truthdig : « Je me suis toujours considéré comme un prêcheur. Ce n’est pourtant pas une vocation dont on fait l’étalage publiquement lorsqu’on travaille, comme je l’ai fait, au New York Times. Les prêcheurs, comme les artistes, se préoccupent plus de vérité qu’ils ne se préoccupent d’actualités. Les nouvelles et la vérité ne sont pas la même chose. La vérité, elle, peut vous mettre en danger. »

PLB : Vous avez couvert au début des années 2000 le phénomène du terrorisme mondial, un travail qui a par ailleurs été couronné par la remise du prix Pullitzer, à vous et vos collègues journalistes de l’époque. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la résurgence du terrorisme en Europe et la montée de l’État islamique?

CH : Les violences de l’État islamique sont en partie la conséquence du néolibéralisme. Vous avez de jeunes hommes d’origine maghrébine, sans emploi, pris au piège dans ces banlieues dépressives de grandes villes telles que Paris ou Lyon. Ils ne sont pas acceptés par les Français, considérant le racisme lattant de la société française. Ils retournent parfois en Algérie où se trouvent leurs racines et pourtant, ils ne sont dans les faits ni Algériens, ni Tunisiens ou Marocains. Ils sont très réceptifs au message de ces mouvements fondamentalistes qui non seulement sanctifient leur colère, mais leur donnent également une identité propre qui leur faisait défaut. J’ai passé sept ans au Moyen-Orient et j’ai été à même de constater que la plupart de ces djihadistes ne proviennent pas de familles ou de milieux très religieux. La plupart ont un passé trouble, ont été aux prises avec des problèmes de consommation de drogues, ont commis de petits délits de droit commun, ont un passé d’abus ou ont vécu des conditions familiales difficiles. Ceci est également vrai des mouvements extrémistes chrétiens. Karen Armstrong l'a bien démontré : les fondamentalismes, qu’ils soient chrétien, juif ou islamique, ont beaucoup de points en communs.

PLB : C’est ce que l’on constatait notamment après les attentats de Paris. Lorsque l’on interrogeait les voisins ou les anciens collègues des auteurs des attentats, la plupart affirmaient que ces derniers s’étaient soudainement mis à pratiquer assidument leur religion dans un passé somme toute récent.

CH : Oui c’est vrai. C’est également vrai pour l’extrême-droite chrétienne, qui est très similaire dans sa dynamique à l’islamisme radical. J’ai consacré deux années à l’écriture d’un livre sur l’extrême-droite chrétienne intitulé American Fascists : The Christian Right and the War on America (2007), pour lequel j’ai passé beaucoup de temps à visiter des méga-églises, à participer à des retraites pro-vie ou des séminaires créationnistes. J’étais toujours confronté sur ma propre identité et sur le travail que j’accomplissais, mais le fait que j’ai été éduqué au sein d’une église et que j’ai ensuite obtenu un diplôme de la Harvard Divinity School faisait en sorte que ces fondamentalistes chrétiens ne s’engageaient jamais avec moi dans des discussions autour de la Bible. Comme tous les fondamentalistes, ils sont des « littéralistes sélectifs ». Ils répètent certains slogans, certains clichés utiles, mais n’ont aucune connaissance profonde des textes. Ils étaient en quelque sorte effrayés d’entrer dans une discussion sur le véritable message de la Bible, parce qu’ils n’ont appris qu’à répéter machinalement ce qu’on leur a inculqué. Ils sont des analphabètes bibliques, au même titre que les djihadistes sont des analphabètes du Coran.

Comme tous les fondamentalistes, ils sont des « littéralistes sélectifs ». Ils répètent certains slogans, certains clichés utiles, mais n’ont aucune connaissance profonde des textes.

J’ai pu le constater à l’automne 1995 auprès d’un bataillon bosniaque de combattants musulmans qui se disaient eux-mêmes shahid, de futurs « martyrs », et qui portaient des bandeaux verts et ce genre de signes distinctifs. Ils ont appris que j’avais passé du temps au Moyen-Orient et se sont alors mis à me questionner. J’ai rapidement pu constater que j’étais, dans les faits, le seul dans tout ce bataillon de combattants qui avait lu le Coran. C’est un exemple assez représentatif de la dynamique de ces mouvements.

PLB : La question religieuse vous touche tout particulièrement, vous qui êtes un homme de foi. On voit depuis quelques temps la montée dans l’espace public d’une certaine mouvance intellectuelle qui, tout en se réclamant de l’idée de laïcité, cherche à exclure toute forme de représentation de la diversité religieuse de l’espace public (ce que garantit pourtant le principe de laïcité). Ce qui est paradoxal, c’est que les attentats qui sont survenus cet automne se sont produits dans une société qui non seulement se réclame de la laïcité, mais qui refuse l’expression de cette diversité dans son espace commun. Est-ce que ce discours antireligieux, ce nouvel athéisme exacerbé vous inquiète?

CH : Oui, parce qu’à mon sens, la religion n’est pas le véritable problème. La capacité de faire le mal est avant tout une capacité proprement humaine, inscrite dans notre nature profonde. La religion ne sert que de véhicule afin de sanctifier ou justifier des actes mauvais. Le problème est le mal lui-même et non pas la religion. Les nouveaux athées, comme tous fondamentalistes, externalisent le mal, qui s’incarne désormais à leurs yeux chez certaines populations ou dans certaines religions, chez certaines figures qui, une fois qu’elles auraient été éradiquées, emporteraient le mal avec elles. Il s’agit d’une vision extrêmement naïve des choses et du fonctionnement de la nature humaine.

Il est aussi sensé d’attaquer l’Islam afin d’éliminer le terrorisme qu’il est sensé de poursuivre l’expansion de notre violence systématisée au Moyen-Orient, violence qui a provoqué la naissance de l’État islamique.L’intolérance religieuse est précisément ce que l’État islamique cherche à provoquer, c’est-à-dire tenter de créer un monde polarisé. J’ai observé le même phénomène lors de l’effondrement de l’ex-Yougoslavie, un phénomène à la fois tragique et fascinant. Dans ce processus de désintégration, les premières victimes des violences ethniques et confessionnelles n’étaient pas les membres des groupes ethniques opposés, mais bien ceux et celles qui, au sein d’un même groupe, continuaient d’avoir des relations avec ceux qui, de l’autre côté, avaient été démonisés.

L’intolérance religieuse est précisément ce que l’État islamique cherche à provoquer, c’est-à-dire tenter de créer un monde polarisé.

Tout ceci s’incarne dans cette rhétorique qui est élaborée aujourd’hui par Donald Trump et qui veut que toute personne qui temporise le discours contre l’Islam ou favorise l’accueil des réfugiés syriens devient, à ses yeux, un complice du terrorisme. C’est le même processus qui a été employé à l’époque de l’invasion de l’Irak à laquelle je m’étais opposé, ce qui m’a d’ailleurs valu de très nombreuses menaces de mort. Le chant nationaliste de Donald Trump et celui qui avait été entonné afin de justifier l’invasion de l’Irak reposent, en réalité, sur l’exaltation personnelle et le racisme. Ce sont les deux courants qui le sous-tendent. Si vous vous opposez personnellement à cette exaltation nationaliste, vous confrontez la seule chose à laquelle beaucoup de citoyens désespérés se rattachent afin de se conférer un sentiment de puissance, de pouvoir, afin de définir leur identité. Lorsque les gens sont étouffés économiquement, cette rhétorique nationaliste, cet appel à la violence les réintègre en quelque sorte dans la tribu, dans la communauté de laquelle ils avaient été économiquement exclus. C’est pour cette raison que lorsque vous les confrontez, vous engendrez une si grande colère et autant de haine. C’est parce qu’ils n’ont plus rien d’autre à quoi se rattacher.

PLB : C’est le genre de réaction que nous voyons aujourd’hui en France où le président Hollande a incité les Français à afficher le drapeau tricolore à leur fenêtre et où la Marseillaise est entonnée publiquement dans de nombreuses manifestations publiques…

CH : Exactement. Après le 11 septembre, j’étais à New York et mon fils qui était à l’époque âgé de dix ans m’a demandé quelle était la différence entre ceux qui brandissaient d’énormes drapeaux américains par la fenêtre de leur voiture et ceux qui en brandissaient de plus petits. Je lui ai répondu que ceux qui brandissaient les plus gros drapeaux étaient les plus gros imbéciles. On voit ce même phénomène partout à travers le monde; je l’ai vu à Belgrade, en Argentine et partout où j’ai couvert l’actualité. Ce cancer du nationalisme est effrayant, dangereux. Quand les gens sont acculés à un cul-de-sac, avec ce sentiment de désespoir et de dépression, ils représentent une force dangereuse au sein de la société.

Ce cancer du nationalisme est effrayant, dangereux. Quand les gens sont acculés à un cul-de-sac, avec ce sentiment de désespoir et de dépression, ils représentent une force dangereuse au sein de la société.

PLB : La situation française n’est-elle pas également dangereuse du fait que François Hollande est le président le plus faible politiquement qu’ait connu la cinquième République et que cette crise devient, en quelque sorte, le seul moyen pour lui de remettre son gouvernement et sa présidence à flot?

CH : J’ai eu une expérience personnelle très intéressante à propos d’Hollande. J’ai été invité par l’ancien premier ministre belge Elio Di Rupo, qui est par ailleurs un intellectuel tout à fait brillant, à donner en 2012 une conférence à l’université libre de Bruxelles. Quand je suis arrivé à l’aéroport, les représentants du bureau du premier ministre m’ont informé que ce dernier se rendait à Lille afin d’assister à un meeting de campagne en soutien à François Hollande. Bien que j’étais fatigué par le vol, j’y suis allé et j’ai pu constater que cet homme était, dans les faits, un idiot et que la France allait être en sérieuse difficulté. Il n’y a rien à voir chez lui, cet homme est d’une vacuité intellectuelle…

PLB : Il est, en un sens, le pur produit de ce que vous appelez « l’État corporatiste ». C’est au fond un technocrate, un produit des grandes écoles françaises…

CH : Absolument. Il va bien sûr se raccrocher à cette crise puisque c’est la seule chose qu’il peut encore offrir à sa population, mais c’est dangereux…

PLB : À propos de la situation politique française, n’est-il pas frappant de voir à quel point elle fait écho à la situation politique des États-Unis? Alors que Trump consolide son avance aux États-Unis, nous assistons, en France, à la lente montée du Front national de Marine Le Pen qui s’est traduite par les succès électoraux de la formation d’extrême-droite lors des élections municipales et plus récemment, lors des élections régionales [ndlr : même si le parti de Le Pen n’a pas réussi à conquérir l’une des grandes régions françaises, il a obtenu un taux historique d’appuis populaires dans les urnes avec près de 30% des voix]. Pendant ce temps, le président Hollande tente de sauver sa présidence en imposant un tour de vis sécuritaire au pays en réaction aux attentats de Paris. Ne sommes-nous pas entrés dans une dynamique qui, à plusieurs égards, prend les aspects du totalitarisme?

CH : Oui, les situations sont similaires bien qu’il existe des différences fondamentales entre la France et les États-Unis. On peut cependant avoir une très bonne idée de la dynamique à l’œuvre dans ces deux pays en regardant du côté d’Israël. Quand j’étais journaliste au Proche-Orient au début des années 1990, il aurait été impensable d’entendre le genre de rhétorique aujourd’hui employée par Benjamin Netanyahu ou Avidgor Lieberman. Cela aurait été tout à fait inacceptable du temps du premier ministre Yitzhak Rabin (premier ministre d’Israël de 1974 à 1977, puis de 1992 à son assassinat en 1995). Un processus similaire est aujourd’hui à l’œuvre en France et aux États-Unis.

PLB : Il y a, en quelque sorte, une normalisation de cette parole xénophobe?

CH : Oui, une normalisation du discours haineux et dont la cause réside non pas dans l’action politique de Marine Le Pen ou de Donald Trump, mais bien sur le fait que ce soit devenu un discours courant au sein même d’une base électorale populaire en colère et socialement déclassée. Les inégalités économiques sont, dans les faits, de plus en plus grandes. Lorsque j’étais en Israël, j’ai assisté au démantèlement de leur système de sécurité sociale. Le néolibéralisme a affecté la société israélienne de la même façon qu’il affecte aujourd’hui la société française, américaine ou canadienne. Quand vous fermez les avenues d’avenir des gens, quand ils réalisent qu’il n’y a plus d’espoir, qu’ils tombent dans une forme de pessimisme et constatent qu’il n’y a pas d’avenir pour leurs enfants, alors ils deviennent réceptifs à ces formes d’idéologies. C’est pour cette raison que les grands théoriciens du totalitarisme, comme Hannah Arendt, ont écrit sur le désespoir en tant que moteur du totalitarisme. Je crois qu’il s’agit là du grand crime du néolibéralisme : il a généré cette forme de désespoir et cet effondrement social…

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