L’économie sociale: un projet de société pour le Québec?

Photo: Mariannlï

Dans un article récent, Gabrielle Brassard-Lecours s’interrogeait sur le potentiel transformateur de projets citoyens comme Les fermes Lufa et La Fabrique. Comment passer de tels projets spontanés à un véritable changement de système économique?

J’aimerais contribuer à cette réflexion en proposant que le Chantier de l’économie sociale du Québec se donne comme objectif de promouvoir un tel changement systémique.

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Le Chantier d’économie sociale (1999-)

En mars 1996, dans la foulée de la Conférence sur le devenir social et économique du Québec, le gouvernement du Québec mettait sur pied le Groupe de travail sur l’économie social (GTES). Dirigé par Nancy Neamtan, le GTES avait comme mission d’identifier des projets concrets pour créer de l’emploi dans le secteur de «l’économie sociale» (coop, OBNL, etc.). Le succès de ce groupe de travail a été éclatant. À peu près tous les projets proposés ont été retenus par Lucien Bouchard. Grâce au GTES, le gouvernement du Québec a notamment augmenté son appui financier au logement communautaire, aux entreprises d’économie sociale en aide domestique, aux entreprises d’insertion, aux entreprises adaptées et aux ressourceries. Un ensemble de nouveaux outils techniques et financiers ont également été mis à la disposition des coopératives et des organismes à but non lucratif. Cet appui gouvernemental aux entreprises d’économie sociale constitue depuis un important trait distinctif du modèle social québécois en Amérique du Nord.

Cet appui gouvernemental aux entreprises d’économie sociale constitue depuis un important trait distinctif du modèle social québécois en Amérique du Nord.

Le GTES s’est pérennisé, en devenant, en 1999, le Chantier de l’économie sociale. Rassemblant divers réseaux nationaux d’entreprises d’économie sociale, le Chantier, aujourd’hui dirigé par Jean-Martin Aussant, a comme principale mission de promouvoir l’économie sociale au Québec. Malgré ses succès, son dynamisme et sa compétence reconnus internationalement, le Chantier n’est toutefois jamais parvenu à mettre l’économie sociale au cœur d’un véritable projet de société visant un changement de système économique. S’il souhaite poursuivre dans cette voie plus radicale, le Chantier devrait, selon moi, se concentrer sur deux priorités: se rapprocher des gens ordinaires et embrasser une conception plus ambitieuse de son potentiel.

Un mouvement populaire

Le Chantier participe activement aux commissions parlementaires qui touchent ses membres, mais s’adresse plus rarement aux gens ordinaires.

Le Chantier demeure largement méconnu du grand public, d’ailleurs tout comme l’expression «économie sociale». En revanche, la pertinence du Chantier n’est plus remise en doute par le gouvernement du Québec. Ainsi, alors même qu’il multiplie les coupes dans les programmes sociaux, le gouvernement Couillard promet, dans son plan d’action gouvernemental sur l’économie sociale 2015-2020, de rajouter plus de 80 millions de dollars aux outils financiers mis à la disposition des entreprises d’économie sociale. Cette situation reflète le fait que l’interlocuteur privilégié du Chantier a toujours été le gouvernement plutôt que la population. Le Chantier participe activement aux commissions parlementaires qui touchent ses membres, mais s’adresse plus rarement aux gens ordinaires. Le Chantier a convaincu le gouvernement québécois des bienfaits de l’économie sociale; il lui reste maintenant à convaincre les Québécois.

Tirant son origine d’une volonté gouvernementale, le Chantier doit apprendre à concevoir l’économie sociale au-delà des politiques publiques. Il est habitué à cadrer les politiques d’économie sociale en termes d’investissements sociaux, d’économies et de création d’emplois. Pour susciter un engouement populaire autour de l’économie sociale, il faut aller au-delà de ce registre techniciste. Le Chantier doit parler du rêve d’une économie émancipatrice qui permet aux individus de vivre de meilleures vies et aux collectivités de s’épanouir; du rêve d’une «autre économie».

Le potentiel de l’économie sociale

Mais peut-être précisément à cause de sa proximité avec le gouvernement, le Chantier a toujours refusé de présenter l’économie sociale comme une alternative au capitalisme. Il a plutôt opté pour une vision moins menaçante de l’économie sociale, comme complémentant les entreprises privées et publiques au sein d’une économie plurielle. Dès 1996, pour gagner l’appui des partenaires sociaux participant au Sommet sur l’économie et l’emploi, l’économie sociale devait à tout prix éviter la substitution d’emploi avec le secteur public et la concurrence déloyale avec le secteur privé. L’économie sociale devait employer des travailleurs sans emploi et fournir des services délaissés par l’économie traditionnelle, notamment dans les secteurs du recyclage, de l’aide domestique aux personnes âgées et de la formation professionnelle.

le Chantier a toujours refusé de présenter l’économie sociale comme une alternative au capitalisme. Il a plutôt opté pour une vision moins menaçante de l’économie sociale, comme complémentant les entreprises privées et publiques au sein d’une économie plurielle.

Le plus gros défi de l’économie sociale au Québec est sans doute de dépasser cette vision réductrice de son potentiel. Le Chantier aime fonctionner par consensus, cultivant des alliances avec différents partis politiques, les syndicats et le patronat. Cette approche a donné des fruits, mais elle ne risque pas de déboucher sur un changement systémique, où l’économie sociale se substituerait au capitalisme, plutôt que de simplement le complémenter.

Si «une autre économie est possible», le principal porte-parole de l’économie sociale au Québec devrait en être un des premiers hérauts. Pour ce faire, le Chantier doit intensifier et diversifier sa présence au sein de la société civile et présenter l’économie sociale comme un modèle économique alternatif.

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