Ces femmes qui comptent

Photo: Darron Fick

Dans la sélection finale pour le Grand prix 2016 du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, il n’y avait pas de femmes. Un des auteurs présents sur la liste, Riad Sattouf, pour s’opposer à cette invisibilisation des femmes, s’est retiré de la compétition. Le mouvement était lancé, encouragé par les médias qui ont relayé la nouvelle à toute vitesse, et il a été suivi par neuf de ses pairs qui ont eux aussi demandé à être retirés de la course. Le Festival a fini par faire marche arrière et accepter d’ajouter six noms de femmes (Linda Barry, Julie Doucet, Moto Hagio, Chantal Montellier, Marjane Satrapi et Posy Simmonds) aux trente noms d’hommes déjà retenus.

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On l’a dit et redit: dans toute l’histoire du Grand prix d’Angoulême, une seule femme, Florence Cestac, a été distinguée. On a dit et redit, aussi, que Riad Sattouf a été le premier homme à se retirer de la liste de 2016. Ce qu’on n’a pas dit, c’est que l’appel au boycott avait été lancé par le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme, ce que Julie Maroh rappelle dans son article pour Salon: « Tout est rentré dans l’ordre, les mecs ont le contrôle à Angoulême ». Si Maroh se refuse de cracher dans la soupe, préférant l’appui des copains à un simple haussement d’épaules, reste qu’elle pointe avec force la manière dont on a droit ici non seulement à l’expression d’un sexisme systémique, mais à l’effacement des efforts pour le contrer. Le sexisme décrié par des femmes qui luttent contre lui ne réussira jamais à retenir l’attention des médias autant que quand la cause est portée par un homme. On soupçonne donc l’organisation du Festival d’avoir obtempéré et de s’être rendu à la nomination de femmes pour ne pas perdre la présence de ses hommes, autant de « grands auteurs » dont la qualité du Festival dépend.

Si Maroh se refuse de cracher dans la soupe, préférant l’appui des copains à un simple haussement d’épaules, reste qu’elle pointe avec force la manière dont on a droit ici non seulement à l’expression d’un sexisme systémique, mais à l’effacement des efforts pour le contrer.

Ces « problèmes féminins », pour reprendre l’expression du directeur délégué général du Festival Franck Bondoux, ont-ils véritablement été pris au sérieux? Les explications données par le Festival -- où il se défend d’exclure les femmes en mettant en exergue, plutôt, tout ce qu’il fait pour elles -- n’ont rien de nouveau. Si on remonte le temps, si on cherche les créatrices qui œuvrent depuis des décennies, on en trouve très peu, dit le Festival. C’est bien dommage pour les femmes, mais c’est l’histoire qui dicte le présent. Tant qu’elles n’auront pas autant de temps derrière la cravate que leurs pairs, elles ne seront pas primées. Mais comme le temps avance sans cesse, pour les unes comme pour les autres, on comprend bien qu’à ce rythme-là, elles arriveront toujours dernières.

La parité serait au final quelque chose d’esthétique, une manière de sauver les apparences ou de donner l’impression que les femmes comptent.

Et puis, laisse entendre le Festival, cette lutte pour la parité est pûrement symbolique, une façon de défendre une cause. Ce qui sous-entend que la parité ne saurait être un enjeu réel, une question importante, un problème de fond, et surtout, une demande valable. La parité serait au final quelque chose d’esthétique, une manière de sauver les apparences ou de donner l’impression que les femmes comptent. Alors qu’elles ne comptent pas! « On nous tolère mais pas en haut de l’affiche », écrit Julie Maroh. « Nous demandons tout simplement une prise en compte de la réalité de notre existence et de notre valeur ».

C’est bien pour ça que les féministes ne cessent de compter, comme dans une obsession du nombre qui peut paraître futile, inutile, de l’ordre du paraître, justement. Mais une obsession qui est le signe de notre vigilance. Débusquer, toujours, à tout prix, les marques de l’exclusion et de l’invisibilisation. Mettre en lumière le sexisme le plus ordinaire, car rien n’est jamais gagné pour de bon. Qu’il s’agisse de littérature, de musique, de cinéma, de théâtre, d’arts visuels… partout, les femmes sont sans cesse « oubliées ». L’oubli, ce mot fabuleux qu’on nous ressort pour expliquer qu’en fait, on a choisi de ne pas nous inviter. Au mieux, on pense à elles pour en venir à la conclusion qu’elles ne sont pas à la hauteur; au pire, on fait comme si elles n’existaient tout simplement pas. Et dans les faits, c’est vrai, il faut peut-être le dire clairement. Trop souvent, nous n’existons pas. Pour eux.

Je me rappellerai toujours les superbes mots de l’écrivain David Gilmour :« Je n’aime pas suffisamment les femmes auteures pour les enseigner. J’enseigne des gars. Des gars sérieux et hétérosexuels. Seulement les meilleurs. » Je ne sais pas s’il faut aimer les femmes pour les publier, les lire ou les mettre en lice pour un prix, pour leur donner un salaire équivalent à celui des hommes et considérer qu’elles ont le droit, elles aussi, de diriger une entreprise, de siéger à la table d’un conseil d’administration ou de participer au gouvernement d’un pays. Ce que je sais, c’est que la vigilance comptable des féministes n’est pas un caprice. Car les décomptes ont l’avantage de révéler si le compte est bon. Et quand le compte n’est pas bon, en général, c’est parce que celles qui n’ont pas été prises en compte, en vérité ne comptent pas. La vie n’est pas un conte de fée. Et si, parfois, des hommes se font les chevaliers servants du féminisme (nous leur en sommes bien grées), leur geste ne change pas grand chose au fait que ces princesses défendues un beau jour risquent d’être, à la moindre occasion, de nouveau laissées pour compte. Tant qu’on n’arrêtera pas de les oublier, les féministes, elles, continueront à compter.

Ce que je sais, c’est que la vigilance comptable des féministes n’est pas un caprice. Car les décomptes ont l’avantage de révéler si le compte est bon.
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