État des médias

Plus ça change...

Photo: Marjory Collins

Encore des coupures, des émissions de débat qui disparaissent, des changements de direction majeurs dans un grand quotidien, le tout sur fond de questionnement concernant le modèle d’affaires et le traitement de l’information. Bref, le début de l’année n’épargne pas le milieu médiatique. Que faut-il en conclure?

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Dans les derniers jours, nous avons appris que Bazzo.tv ne reviendra pas à l’antenne de Télé-Québec pour la prochaine saison. D’autres émissions du réseau sont également menacées de disparition, comme Deux hommes en or, faute de n’avoir pu renouveler leur crédit d'impôt fédéral, n’entrant plus dans les bonnes catégories (les critères ayant été changé sous le règne de Harper).

Le Devoir a annoncé le 18 janvier la nomination de Brian Myles, ancien journaliste au quotidien de la rue Bleury, qui avait quitté l’institution cet été afin de se consacrer à temps plein à l’enseignement. À titre de directeur, il succédera ainsi à Bernard Descôteaux. Le lendemain, on apprend que Josée Boileau, rédactrice en chef, quittera ses fonctions à la fin janvier. Drôle de hasard, (surtout quand le jour même, Myles annonce qu’il ne peut affirmer si Boileau restera en poste. Il est bien malheureux de la voir partir du Devoir, car peu de femmes occupent ce poste dans nos médias québécois, et elle semblait y faire un bon travail.

Le Devoir, qui nous crie depuis des mois qu’il va mal, semble dans son état actuel avoir besoin d’une sérieuse cure de rajeunissement (ne pensons qu’à sa version web). La nomination d’un nouveau directeur (ou directrice, l’année nouvelle pouvant nous donner lieu d’espérer que la longue tradition, notamment dans la presse, voulant que les postes d’importance soient attribués à des hommes, puisse être brisée), aurait pu être une bonne occasion d’apporter un regard neuf à l’institution, qu’on aimerait voir survivre. Plutôt, on ramène au bercail un journaliste qui avait quitté (en indiquant à demi-mot que c’était en raison de l’état du journal), dont la rigueur et le professionnalisme ne sont pas remis en question, mais qu’on a hâte de voir opérer (ou non) de vrais changements au Devoir…

Du côté du Canada anglais, Postmedia, propriétaire des journaux compétitifs The Sun et The Citizen, dispersés dans plusieurs villes canadiennes (Calgary, Ottawa, Edmonton, Toronto et Vancouver) a annoncé que 90 emplois seraient coupés. En outre, les salles de nouvelles doivent fusionner, mettant ainsi non seulement un terme à la compétition entre les deux quotidiens, mais également à leur personnalité distincte. Les journalistes qui y resteront écriront donc les mêmes papiers pour les deux éditions, et ces derniers seront réécrits pour s’adapter à l’une ou l’autre, limitant encore davantage la diversité et la pluralité essentielle à la condition journalistique et intellectuelle.

Comme Chantal Hébert l’a bien analysé dans sa chronique de Gravel le matin du 20 janvier en référence à Postmedia, « nous ne sommes plus en train de couper dans le gras (de l’information), mais de [la] lobotomiser ». Parlant de l’état général des médias, elle a également évoqué le cas de La Presse. La disparition de sa version papier ayant peu fait la manchette le jour J, La Presse prendra-t-elle autant de place dans l’espace public qu’elle ne le faisait auparavant? La question se pose, comme on en a déjà parler ici.

Quel avenir, quelles solutions?

Les temps sont dur pour les médias : compressions, disparition accélérée de la presse régionale, liens entre politiques et médias (PKP et Quebecor), réinvestissement dans Radio-Canada, mais à quel prix? Personne n’a la formule magique du futur modèle d’affaires qui fonctionnera. Oui, nous nous passerions de publicités, ou de financement institutionnel qui tentent d’influencer le contenu. En attendant de voir ce que le futur réserve aux médias, il est pourtant difficile – mais pas impossible! – de réinventer totalement la roue.

Les plus optimistes (dont je suis), diront que c’est justement en temps de crise que des solutions créatives émergent, que l’innovation et le renouvellement des méthodes, à la fois du métier et du modèle, se produisent. Je fais référence au pari de mettre sur pieds un média progressiste sur le web (Ricochet, Planète F), ou encore celui de se lancer dans le papier (Caribou, Nouveau Projet). La solution passe-t-elle par une réappropriation citoyenne des médias, le financement de l’État, un ordre professionnel des journalistes (qui imposerait certaines obligations de qualité et de rémunération décente), ou encore le financement à la pièce? N’est-il pas possible d’espérer, dans ces conditions, continuer à faire du contenu de qualité et indépendant? La notion d’indépendance est bien mince quand on parle de médias aujourd’hui. Outre Mediapart, en France, un site web résolument de gauche qui se concentre sur l’enquête, et qui ne vit que du financement de ses lecteurs et lectrices (120 000 abonné-e-s, qui payent neuf euros par mois), peu réussissent à reproduire ce modèle ; se posent rapidement les questions du marché, de la niche, de la qualité, des ressources humaines. Bref, rien n’est gagné. Or, il semble non seulement possible, ces initiatives le prouvent, mais nécessaire que l’information se maintienne, se dépasse, et participe à la transformation de la société, peu importe les crises et les changements que le milieu subit.

Il faut reconnaître que lorsqu’on observe les nouvelles qui font l’actualité aujourd’hui, soit les funérailles nationales de René Angélil, le Canadien qui perd ses matchs, et une chronique de Nathalie Petrowski qui trouve inacceptable que Marie-Mai ne s’exprime pas sur sa rupture amoureuse (la même qui prétend qu’il y a un pare-feu impénétrable entre la publicité et le contenu dans les médias), il faut se questionner sur la place qu’occupe encore le débat au sein même de notre métier, chez nos confrères et nos consoeurs. Il faut surtout se battre pour ne pas que l’information et le journalisme en soient finalement réduits à ça.

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