Enquête

Des policiers masqués responsables de violences lors d’une opération d’infiltration chaotique

Des policiers montréalais portant des masques ont infiltré une manifestation et auraient contrevenu à plusieurs lois.
Photo: Brandon Johnston / The Link

Cet article a également été publié sur le site anglophone de Ricochet, ici.

La police de Montréal, après une série de blâmes de la cour concernant le recours routinier à des arrestations de masse pour mettre fin aux manifestations pacifiques, s’est servie d’agents en civil pour infiltrer une petite manifestation étudiante le vendredi 18 décembre.


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Avant que la poussière ne soit retombée, ces agents infiltrés avaient envoyé une manifestante à l’hôpital, en avaient arbitrairement détenu et agressé un autre sous les yeux de plusieurs journalistes et avaient sorti et pointé un fusil vers un autre groupe de manifestants non armés. Ces trois histoires ont été rapportées séparément dans différents journaux montréalais, mais voici pour la première fois le récit complet de ce qu’il s’est passé cette soirée-là.

Peu après 20 heures, une petite foule d’environ 100 personnes s’est rassemblée à la Place Émilie-Gamelin, au centre-ville de Montréal. Au moins une demi-douzaine d’agents infiltrés se trouvaient parmi eux, selon les dires de différents témoins. Appelé à commenter le 11 janvier, le Service de police de Montréal (SPVM) a finalement répondu à une série de questions par écrit le 22 janvier. Il a confirmé que des agents en civil se trouvaient dans la manifestation ce soir-là et que l’un d’eux avait pointé son fusil vers des manifestants, mais il a refusé de spécifier combien d’agents infiltrés avaient été déployés. Le porte-parole a également refusé de confirmer si les agents impliqués avaient rempli un rapport sur le recours à la force, qui doit être complété lorsqu’un policier utilise la force physique sur un citoyen.

« Tout était étrange », affirme Katie Nelson, une étudiante de l’Université Concordia qui a terminé la nuit à l’hôpital après qu’un homme qu’elle croit être un des agents infiltrés l’ait agressée.

« Tout était étrange », affirme Katie Nelson, une étudiante de l’Université Concordia qui a terminé la nuit à l’hôpital après qu’un homme qu’elle croit être un des agents infiltrés l’ait agressée. Elle le poursuit présentement pour « harcèlement physique, verbal et sexuel répété et profilage politique ». Elle affirme que ce policier et d’autres mènent une campagne de harcèlement et d’intimidation qui va en s’intensifiant depuis qu’elle a déposé la poursuite.

Une source a confirmé à Ricochet qu’au moins un des agents infiltrés correspondait à la description d’un agent impliqué dans la poursuite, soit Jérémy Hurteau. Le SPVM a refusé de confirmer l’identité des agents qui ont participé à l’opération du 18 décembre.

Jennifer Bobette, une activiste du Collectif opposé à la violence policière qui a également été régulièrement visée par les policiers et qui poursuit le SPVM pour blessures corporelles ainsi que préjudices moral et matériel, déclare avoir repéré quelques agents infiltrés dès le début de la manifestation.

Jennifer Bobette et Katie Nelson se souviennent avoir aperçu un groupe d’hommes portant leurs capuchons, à l’arrière de la manifestation, et étrangement groupés entre les manifestants et les policiers. Plusieurs autres témoins soutiennent également avoir vu jusqu’à huit agents infiltrés soupçonnés à l’intérieur de la manifestation et aux alentours.

Des photos publiées en ligne et dans la presse montrent plusieurs policiers infiltrés portant des masques, contrevenant à une loi récemment adoptée qui interdit de se cacher le visage lors d’une manifestation.

En réponse à une question de Ricochet, le SPVM a refusé de confirmer si oui ou non des agents infiltrés portaient des masques, soutenant que ce genre d’information est confidentielle (« Cette information est de nature policière »). Il a également refusé de répondre à toute question demandant qui avait autorisé cette opération.

Policiers provocateurs?

Des affrontements entre les policiers et les manifestants ont rapidement éclaté, mais certains témoins croient que les agents provocateurs infiltrés pourraient en avoir été les instigateurs.

« J'ai vu des flics cagoulés qui pitchaient des roches », affirme Jennifer Bobette. Des pétards plus puissants qu’à l’habitude ont été lancés vers les policiers, déclare Katie Nelson, qui soupçonne que des agents provocateurs auraient pu les utiliser. Les policiers ont répliqué avec du gaz lacrymogène et des grenades assourdissantes pour disperser la foule.

Le porte-parole de la police de Montréal n’a pas répondu directement lorsqu’on lui a demandé si un des agents infiltrés avait posé des gestes illégaux ou incité d’autres à en commettre.

Le manifestant Simon Dugrenier soutient ne pas avoir entendu les policiers déclarer la manifestation illégale; ils ont commencé à pourchasser les manifestants presque immédiatement. « La manifestation s’est dispersée vraiment rapidement », dit-il.

Les policiers ont fait usage de manoeuvres de dispersion très tôt et la manifestation a été divisée aux coins de Maisonneuve et Panet vers 21 heures.

Katie Nelson affirme que « tout était calme » après que la manifestation se soit scindée en petits groupes. C’est à ce moment, dit-elle, qu’elle a reconnu un des policiers infiltrés, l’identifiant comme un de ceux visés par sa poursuite lorsqu’il a baissé son masque pour parler à quelqu’un. « Il essayait de nous renvoyer sur la rue », déclare-t-elle. La situation a rapidement dégénéré après que Katie Nelson ait commencé à crier le nom de l’homme et signalé qu’il était un agent en civil.

Lorsqu’elle s’est retournée pour s’en aller, la manifestante a été violemment plaquée au sol. Un témoin de l’incident a rapporté au journal The Link avoir vu ce qu’il croit être un policier infiltré la pousser. Jennifer Bobette, qui était avec Katie Nelson à ce moment-là, l’a aidée à se relever et affirme avoir été rapidement encerclée par la police antiémeute sur un trottoir. Jennifer affirme qu’elle-même, Katie et trois autres manifestants ont été détenus pendant environ 15 à 20 minutes, jusqu’à ce qu’elle accompagne madame Nelson à l’hôpital dans l’ambulance.

Une photo prise par le photographe indépendant Martin Ouellet semble montrer le moment précis où madame Nelson a été attaquée. Son agresseur sur la photo est un homme masqué qui porte des jeans bleu pâle, un manteau foncé et un capuchon gris. Une photo ultérieure du même photographe montre un homme portant les mêmes vêtements, mais avec son masque abaissé. Katie Nelson a publié une photo sur Facebook, juxtaposant son agresseur démasqué et une photo d’un policier en uniforme qu’elle assure être l’agent Hurteau. Les deux photos semblent représenter le même homme.

Une juxtaposition similaire d’une autre photo d’un agent en civil avec celle d’un policier en uniforme semble également l’identifier comme agent infiltré. Katie Nelson soutient qu’il s’agit de Philip Touchette, et des photos de M. Touchette accessibles publiquement semblent une fois de plus pointer vers le même homme. Le SPVM a refusé de confirmer ou de nier l’identité de ces deux agents ou de tout autre agent déployé ce soir-là. Les deux policiers sont nommés dans sa poursuite pour harcèlement.

Un vidéo d’une autre confrontation entre policiers infiltrés et manifestants semble montrer le même homme que celui identifié comme le policier Hurteau en train de vaporiser du poivre de Cayenne sur les manifestants avant de se retirer derrière une ligne de policiers antiémeutes.

Le SPVM a confirmé le transport de Katie Nelson à l’hôpital Saint-Luc, mais il soutient que sa « chute sur la chaussée [n’a pas été] provoquée par l’intervention policière ».

Affronter les policiers infiltrés

La tension s’est intensifiée lorsque d’autres personnes ont commencé à démasquer les manifestants qu’ils croyaient être des policiers. La militante Chantal Saumur affirme qu’elle et d’autres manifestants ont affronté quelques agents infiltrés présumés aux coins Panet et Maisonneuve; elle explique les avoir vus agresser un manifestant plus tôt – sans aucune intervention des policiers en uniforme sur les lieux.

Elle-même et un autre groupe de manifestants se sont approchés des hommes masqués, dit-elle. « On les questionnait », affirme-t-elle. Après un moment, elle s’est retournée et a vu un des agents diriger une arme de poing vers des manifestants non armés en leur faisant signe de reculer. « C'était juste irréaliste », s’exclame-t-elle. D’autres témoins de l’incident rapportent une histoire similaire.

Le SPVM a confirmé qu’un policier infiltré a dégainé son arme, et a appris à Ricochet qu’une enquête interne sur l’incident est en cours.

Le SPVM a confirmé qu’un policier infiltré a dégainé son arme, et a appris à Ricochet qu’une enquête interne sur l’incident est en cours.

De retour à la Place Émilie-Gamelin après la fin de la manifestation, Simon Dugrenier a aperçu de l’entrée du métro deux agents infiltrés présumés debout de l’autre côté de la rue et les a photographiés avec son téléphone. Pendant qu’il retournait vers son véhicule, les deux hommes l’ont rattrapé. Sans s’identifier, ils l’ont agrippé sous les bras et lui ont frappé le visage sur le capot d’une voiture stationnée avant de le trainer vers un terrain de stationnement.

« Mon photographe et moi l’avons vu se faire pousser violemment contre un mur pendant qu’on lui passait les menottes », a témoigné Jon Cook, rédacteur aux informations du journal The Link, dans une déclaration écrite compilée par le journaliste de CUTV William Ray.

Une photo publiée dans The Link semble montrer un homme masqué avec un capuchon gris et un manteau foncé en train d’agresser Simon Dugrenier.

Dans l’un des rares comptes-rendus directs de ce soir-là, monsieur Cook a publié un récit du niveau de violence et de répression policières sans précédent dont il a été témoin.

Les médias grand public passent par-dessus l’histoire

Les premiers comptes-rendus des médias ignoraient cependant tout de la situation, souligne madame Nelson. « Ils semblaient être complètement passés par-dessus. »

Peu après 22 heures, la Gazette a publié un compte-rendu, dont les principales sources étaient les policiers, suggérant seulement qu’il y avait eu des « accrochages entre un petit groupe de manifestants et les policiers antiémeutes ». CBC, qui citait également des sources policières, a rapporté le jour suivant « qu’au moins une personne avait été transportée à l’hôpital par ambulance » et que des manifestants avaient été blessés en « tombant en courant pendant la manifestation ». CTV News a rapporté que deux « manifestants étaient soignés pour blessures mineures ».

En fait, madame Nelson a passé la nuit à l’hôpital. Elle mentionne que deux différents examens médicaux ont révélé qu’elle souffrait d’une commotion cérébrale sévère et de dommages aux tendons dans son bras gauche, qu’elle gardait toujours en attelle lorsque Ricochet l’a interviewée le 10 janvier.
 Au cours des jours suivants, différents médias ont rapporté ces trois incidents, couvrant l’agression de madame Nelson, l’agression de Simon Dugrenier et l’incident avec le fusil, mais sans faire de lien entre eux ou avec l’opération policière de façon plus générale.

Simon Dugrenier affirme qu’un examen médical a conclu qu’il souffrait d’une commotion cérébrale, d’une tendinite à l’épaule, d’un poignet foulé et d’une lèvre fendue, en plus du stress post-traumatique.

Simon Dugrenier affirme qu’un examen médical a conclu qu’il souffrait d’une commotion cérébrale, d’une tendinite à l’épaule, d’un poignet foulé et d’une lèvre fendue, en plus du stress post-traumatique. Il a été détenu pendant des heures sans accusation et soutient avoir surpris les policiers discuter de quoi ils devraient l’accuser.

Il a été libéré au petit matin suivant après avoir signé une promesse de comparaitre pour des accusations d’intimidation, en vertu de la section 423.1 du Code criminel (« Intimidation d’un participant du système juridique » est la même accusation retenue contre Jennifer Bobette lors de son arrestation devant le palais de justice municipal le 17 juin 2014). Lorsqu’il a été remis en liberté, Simon Dugrenier a découvert qu’il était également accusé en vertu de la section 6 du règlement municipal P-6 pour ne pas avoir « immédiatement obtempéré à l’ordre d’un agent de la paix de quitter la scène d’une assemblée ».

L’incident soulève de sérieuses questions quant à la responsabilité des policiers. Un manifestant pacifique a reçu une amende de centaines de dollars et été accusé d’infraction criminelle punissable de jusqu’à 14 ans d’emprisonnement, alors qu’il semble improbable que les agents impliqués dans une série de violentes altercations et de détentions arbitraires doivent faire face à de quelconques conséquences pour leurs actions.

Les porte-paroles du service de police ont défendu les actions de leurs agents comme justifiées, et le SPVM a refusé de répondre à la majorité des questions de Ricochet, mentionnant une enquête interne en cours. Rien n’indique que les incidents de ce soir-là aient été confiés à une force policière externe pour l’enquête, comme c’est souvent le cas lorsque des policiers sont accusés d’usage injustifié de la force.

« Ces hommes étaient extrêmement violents », affirme madame Saumur, notant que leur anonymat semble avoir augmenté le sentiment d’impunité déjà répandu chez les policiers au Canada. « C’est comme si l’impunité policière venait d'augmenter mille fois », note-t-elle.

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