Pipeline Énergie Est

« Prends ton plat de lentilles et ferme ta gueule »

Photo: NASA

Il m'arrive parfois d'oublier à quel point une grande portion du Canada-anglais méprise le Québec. Cette semaine, le rappel a été brutal.

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Depuis que les maires de la région de Montréal ont annoncé leur opposition au projet Énergie-Est, le Canada-anglais s'indigne. Brad Wall, le premier ministre saskatchewanais, a lancé le bal la semaine dernière, avec une déclaration incendiaire sur sa page Facebook. L'ancien ministre fédéral Jason Kenney et le chef du Wildrose Party albertain Brian Jean ont eu vite fait de lui emboiter le pas. Lundi, le comédien Rick Mercer (pourtant connu pour ses inclinaisons progressistes) est entré dans la danse en publiant un vidéo reprenant les mêmes arguments : puisque le Québec reçoit des paiements de péréquation, il doit accepter le passage de l'oléoduc sur son territoire sans broncher. That's it, that's all.

ce raisonnement témoigne d'une incompréhension totale du fonctionnement de la péréquation

Premièrement, ce raisonnement témoigne d'une incompréhension totale du fonctionnement de la péréquation, comme l'a habilement expliqué l'économiste Marcelin Joanis, spécialiste de la péréquation, sur les ondes de RDI économie. Les paiements de péréquation que reçoit le Québec ne sont pas pris dans les poches des valeureux contribuables albertains, mais bien dans les fonds du gouvernement fédéral. Bref, une portion significative des sommes reçues en péréquation au Québec provient des impôts fédéraux payés... par les Québécois!

Deuxièmement, la logique dont se réclament les Wall, Mercer, Kenney et compagnie est tout simplement absurde. Si on se fie à leurs arguments, les provinces qui reçoivent des paiements de péréquation (c'est-à-dire celles dont la capacité fiscale se situe sous la moyenne canadienne) devraient s'abstenir de mettre des bâtons dans les roues d'un projet qui profite aux provinces qui n'en reçoivent pas (c'est-à-dire celles dont la capacité fiscale se situe au-dessus de la moyenne canadienne). Cela voudrait dire que la moitié des provinces de la fédération canadienne devrait en permanence subordonner ses intérêts propres à ceux de l'autre moitié?

C'est une idée complètement ridicule, surtout quand on sait à quel point l'émergence du secteur énergétique dans l'Ouest canadien, en entraînant une augmentation du dollar canadien, a fait mal au secteur manufacturier québécois et ontarien. Dans une étude de 2013, on estimait que pour chaque emploi créé dans le secteur pétrolier albertain lors des dix dernières années, 30 emplois manufacturiers disparaissaient. Au Québec, ce sont des dizaines de milliers d'emplois (généralement bien payés) qui se sont évanouis. On pourrait jouer longtemps au jeu des compensations.

On pourrait jouer longtemps au jeu des compensations.

Troisièmement, et de manière encore plus fondamentale, ces déclarations (largement relayées sur les réseaux sociaux) témoignent de manière éclatante de la persistance d'un sentiment de mépris et de supériorité à l'égard du Québec au sein du ROC. Lorsque l'Ontario, qui reçoit elle aussi des paiements de péréquation, annoncera sa position sur Énergie Est, on peut parier que personne ne l'accusera de vivre aux crochets des Albertains. Cette rengaine, l'histoire l'a montré, est réservée aux Québécois : « Mange ton plat de lentilles et ferme ta gueule ».

Si nombre de politiciens et de personnalités canadiennes se plaisent à taper sur la tête du Québec, c'est tout simplement parce que cela est politiquement payant. Et si cela est politiquement payant, c'est parce que pour beaucoup de Canadiens, nous ne sommes ni des « partenaires » ni des « compatriotes », mais des voisins dérangeants, qui parlent toujours trop fort et qui ne sont jamais contents. L'ironie, dans cette histoire, est qu'une majorité de Québécois ne semble pas s'en rendre compte!

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