Switch and bitch : entre contestation et validation de l'hyperconsommation

Photo: Kārlis Dambrāns

La semaine dernière, j’ai participé à ce qu’on appelle, de façon fort peu cérémonieuse, un « switch and bitch ». Ça, c’est comme quand tu performes bien ton genre et que t’as assez de linge pour habiller un avion complet en provenance de Syrie (allo les cuisiniers!) pis qu’en même temps, t’es un peu une altermondialiste-qui-parle-espagnol faque tu mets tous les morceaux que tu portes pu trop, voire jamais, dans un sac de côté pour l’amener, le soir fatidique, chez une de tes amies de fille où tu vas te mettre soûle, avoir des taches de vin dans tes craques de lèvres et parler beaucoup trop aigu, un peu en criant, tout ça pour essayer de refourguer le contenu de ton sac de linge à d’autres chicks et repartir avec leurs meilleurs morceaux à elles.

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Ça c’est la partie switch. La partie bitch, elle, est moins élaborée. De ce que j’en comprends, elle consiste à juger, toujours en criant d’une voix suraiguë avec tes lèvres mauves, le linge que certaines ont déterré des années 90 ou les vieux t-shirts mous jaunis en dessous des bras que d’autres n’ont pas eu la décence de transformer en guenilles pour graisser leur chaîne de vélo.

C’était la troisième fois que je participais à un tel événement, mais c’était la première où j’ai ressenti un malaise à certains moments de la soirée. Évidemment, comme mon premier échange de vêtements était plutôt un prétexte pour une soirée d’évangélisation féministe et de recrutement pour une obscure organisation d’extrême gauche et que, lors du deuxième, nous n’étions que quatre, je n’avais jamais participé au real big shit. Tout au contraire, la semaine dernière, ce ne sont pas moins d’une quinzaine de jeunes colombes qui se sont rassemblées dans un salon de Villeray, fermement déterminées à échanger leurs guenilles et rien d’autre : « on s’en fout de ta nouvelle date, donne-moi cette camisole! »

À mesure que les convives débarquaient, le tas de linge au milieu duquel on s’ébrouait prenait plutôt des allures de montagne et, à mesure que celle-ci s’érodait, c’est plutôt la pile « qui s’en va chez Renaissance » qui devenait vertigineuse. « Cette veste Twik, tout le monde l’a. » « Ce pull de chez H&M est bouloché depuis la fois où il s’est retrouvé dans la même pièce qu’une laveuse. » « Cette camisole de chez Forever XXI est “tellement 2015”. » RE-NAI-SSANCE!!! Alors que nous cherchions à la base des soupapes plus « éthiques » à ce besoin lancinant d’acquérir toujours plus de nouveaux objets, l’hyperconsommation qui avait nécessairement précédé ce moment de contrition rendait le spectacle parfois triste et absurde.

l’hyperconsommation qui avait nécessairement précédé ce moment de contrition rendait le spectacle parfois triste et absurde.

Comment a-t-on fait pour en arriver là? Âgées de 22 à 31 ans, la plupart d’entre nous ont roulé sur des budgets d’étudiantes pendant beaucoup trop longtemps. On a voulu acheter « pas cher » pour faire « des économies ». Mais la réalité du textile bon marché est qu’il n’est pas fait pour être porté longtemps. Non pas parce que, par un mécanisme grossier d’obsolescence programmée, ton bas de nylon se déchire après deux semaines et tu dois aller t’en acheter un autre. Mais, de façon beaucoup plus raffinée, TU VEUX t’en acheter un autre avant même qu’il ne se déchire, parce que deux semaines plus tard, il est déjà passé de mode! Avec 200 stylistes, 30 000 modèles par an et des collections renouvelées presque chaque mois, Zara a été un leader de ces « microtendances » dans l’industrie. Alors, bêtement, tu te jettes au magasin comme une mouche sur une lumière et, à la fin de l’année, tu te ramasses à l’échange de linge et tu te dis que t’as frappé beaucoup de lumières dont personne ne veut plus.

Les écureuils

« Les systèmes de la mode nous bombardent constamment de nouvelles suggestions, dit-elle. Cela crée sans cesse de nouveaux besoins, ce qui fait qu’on a toujours l’impression d’être “affamées”. »

Alors que je feuilletais un magazine pour dames cette semaine en attendant chez l’optométriste (par pure curiosité sociologique, bien entendu, ouache le maquillage pis le linge), je suis tombée sur cet article un peu daté. Bon, d’abord, je me suis dit que mon walk-in avait l’air de Mère Teresa à côté de celui de la photo et que j’irais sans doute au paradis. Ensuite je me suis dit, pas si nunuches les filles de Clin d’œil, même si « 80 % d’entre nous n’auraient jamais porté plus d’un quart de leur garde-robe » (wtf, d’où tu sors toi?!) et qu’il manque évidemment un appel à la révolution à la fin du texte. En effet, l’auteure de l’article met le doigt sur quelque chose d’important en citant Bernadette Rey, anthropologue du vêtement : « Les systèmes de la mode nous bombardent constamment de nouvelles suggestions, dit-elle. Cela crée sans cesse de nouveaux besoins, ce qui fait qu’on a toujours l’impression d’être “affamées”. »

AFFAMÉES.

J’ai effectivement souvent des pulsions de consommation que je n’arrive bien sûr pas toutes à canaliser à la friperie ou dans des échanges de linge. Alors je vais magasiner. Honteusement. En cachette. Même que j’ai souvent peur de croiser des gens que je connais. Surtout chez American Apparel. (« C’est pas pour moi c’est pour une amie, hein! ») Quand je consomme, ça me crée une satisfaction très éphémère et, peu de temps après, il faut recommencer. Évidemment, je me sens complètement aliénée et débilitée. Des fois, j’aurais le goût d’aller vivre dans le fond des bois pour fuir tout ça, les pubs, les magazines chez l’optométriste, les vitrines et les filles beaucoup trop à la mode de l’UQAM. Malheureusement, j’ai choisi l’organisation politique plutôt que le lifestyle dans mon combat pour un mode meilleur et, dans le fond des bois, y’a pas beaucoup d’anticapitalistes, à part deux-trois écureuils qui ont lu Marx. Alors je vis, torturée, dans mes contradictions.

Et je cours, sur ce tapis roulant de consommation. Et je n’arrête jamais, alors que, derrière moi, le dépotoir se remplit de tonnes de vêtements de chez Simons, de chez H&M, de chez Forever XXI et de chez Zara et, devant moi, les champs de coton du tiers-monde se désertifient. Et comme ma maîtrise porte sur les enjeux environnementaux, ch’capote. Et il me semble que je cours encore plus vite.

Et je n’arrête jamais, alors que, derrière moi, le dépotoir se remplit de tonnes de vêtements de chez Simons, de chez H&M, de chez Forever XXI et de chez Zara et, devant moi, les champs de coton du tiers-monde se désertifient.

Pourtant, quand le marxien Moishe Postone parle de tapis roulant (c’est un écureuil qui me l’a dit), c’est une image qu’il emploie pour parler du mode de production dans un système capitaliste. Lorsqu’une entreprise innove et devient plus productive que ses concurrentes, elle peut réaliser plus de profits pour un certain temps, jusqu’à ce que tout le monde la rattrape et adopte la nouvelle technologie de production. Celles qui ne la rattrapent pas tombent en bas du tapis car elles ne sont plus concurrentielles. Il y a donc un constant mouvement en avant pour améliorer et accélérer la production. Et à une production plus rapide correspond nécessairement… une consommation plus rapide.

On a fait de nous ces monstres de consommation, malheureux, dépités, asservis qui permettent au tapis roulant de continuer de rouler. Car c’est bien parce que le tapis roule que nous courons et non le contraire!

Ce que je me demande donc, après ma discussion avec l’écureuil, c’est pourquoi on continue de nous rabattre les oreilles avec la « société de consommation » partout, à la radio, dans les journaux et même dans la salle d’attente chez l’optométriste, nous donnant des trucs pour devenir une magasineuse plus avertie, nous sommant de consommer « bio », « local », « équitable », nous culpabilisant d’être de mauvaises personnes comme si on était des monstres affamés qu’il fallait dresser, alors que c’est EXACTEMENT LE CONTRAIRE qui s’est produit, à coups de publicités, d’obsolescence programmée et de cartes de crédit. On a fait de nous ces monstres de consommation, malheureux, dépités, asservis qui permettent au tapis roulant de continuer de rouler. Car c’est bien parce que le tapis roule que nous courons et non le contraire!

Pourquoi on ne commence pas à parler de la « société de production », à regarder du côté des Amancio Ortega Gaona de ce monde, le fondateur de Zara et quatrième au classement Forbes en 2015, à se demander qui, de nous ou de lui, profite plus des cochonneries qu’il nous vend et qui nous laissent amers, avec un éternel sentiment d’insatisfaction?

Voici la finale que j’aurais proposée à Clin d’œil si elle m’en avait demandé une. Mais le magazine aurait peut-être perdu quelques publicitaires.

Amen.

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