France

Roms, ces exclus de la République

Photo: Philippe Leroyer

Paris, ce n’est pas seulement la tour Eiffel, les Champs-Élysées et les cafés mythiques de Saint-Germain. C’est aussi une ville où la grande pauvreté côtoie les boutiques de luxe, où la misère se fond dans le décor dans l’indifférence des habitants. Ici, la précarité a un visage : celle des enfants qui dorment dans la rue. Regard sur cet aspect bien particulier de l’itinérance en France.

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22 h, place de la République, au cœur de la Ville-Lumière. Par un samedi soir glacial, Georges, sa femme et leurs trois enfants âgés de onze, sept et quatre ans s’endorment tranquillement sur leur matelas de fortune à même le trottoir. Fuyant la misère et les discriminations dans leur pays d’origine, la Roumanie, ils sont arrivés en France il y a un an, dans l’espoir d’un avenir meilleur pour leurs enfants.

D’origine rom et ne parlant pas français, ils peinent à se trouver un travail en France, notamment en raison de mesures transitoires limitant leur accès au marché du travail. Faute d’argent, c’est sur le trottoir de cette place qu’ils ont élu domicile. Tous les soirs depuis un an, ils dorment sur des cartons ou des matelas qu’ils ont amassés. Si le vacarme de la ville ne réveille pas les trois petites têtes emmitouflées, Georges garde néanmoins l’œil ouvert; depuis qu’ils se sont fait voler leurs affaires, il ne dort plus beaucoup.

D’origine rom et ne parlant pas français, ils peinent à se trouver un travail en France, notamment en raison de mesures transitoires limitant leur accès au marché du travail.

Plus loin, un autre couple, cette fois avec un bébé d’à peine quelques semaines, tente de trouver un peu de chaleur près d’une entrée de magasins, malgré la température hivernale. Quelques rares riverains s’arrêtent pour leur parler ou leur offrir un petit quelque chose. « Ça, c’est la misère humaine, mademoiselle! », me lance une passante tout en déposant un jouet pour l’enfant. Les familles survivent grâce à la générosité de ces passants, et surtout des associations de bénévoles qui leur apportent un soutien.

Ce soir, c’est Entraides-Citoyennes qui intervient. Créée sous l’initiative de Sylvie Lhoste, l’association apporte nourriture, couverture et vêtements d’hiver aux sans-abris, aux exclus et aux populations marginalisées. « J’ai rencontré Georges et sa famille il y a un an, quand ils venaient d’arriver ici », explique Madame Lhoste, qui m’a invitée à suivre leur tournée le temps d’une soirée. « Parfois ils réussissent à être logés en appelant le 115, mais la plupart du temps, ils dorment ici. » Le 115, c’est le numéro d’urgence gratuit de la ligne téléphonique d’accueil aux personnes sans-abri.

Un phénomène en expansion

Depuis 2012 à Paris, le nombre de Roms en détresse ne cesse de croître. Ils sont quelques centaines, souvent en famille, malades ou âgés, parfois avec des enfants en bas âges, à coucher chaque nuit dehors. Certains trouvant refuge dans des cabines téléphoniques, ou s’abritant près des vitrines des grands magasins qu’il faut ensuite quitter au petit matin avant l’ouverture des portes. « Des familles à la rue, on n’avait pas vu ça depuis trente ou quarante ans », assure-t-on à la mairie de Paris, cité par Mediapart. Dans le rapport annuel de la FNARS (Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale, qui regroupe 870 associations de solidarité et organismes), on note une augmentation étonnante de personnes en famille ayant appelé le 115. La ligne d’urgence pour les sans-abris, auparavant sollicitée par des hommes seuls, croule sous les appels.

Les structures d’accueil étant débordées, les places disponibles aux familles se font rares. Même si le dispositif est renforcé en période hivernale, il reste très largement insuffisant pour répondre à l’augmentation des demandes. « Le système continue de laisser une partie importante de personnes sans solution », peut-on lire dans le rapport de la FNARS. « Dans la majorité des cas, les solutions d’hébergement proposées le sont pour une courte durée : une, deux ou trois nuits seulement, généralement sans évaluation sociale ». Le dispositif ne permet donc pas aux familles de se poser et d’envisager une solution plus durable pour sortir de la rue. Plusieurs finissent alors par renoncer au 115.

Des évacuations répétées

Aucun dispositif public français n’est prévu pour accueillir les Roms venant des pays de l’Est. Lorsqu’ils arrivent en France, ces migrants européens s’installent sur des espaces abandonnés en périphérie des grandes villes, et forment des squats souvent qualifiés de « campements sauvages ». Depuis l’élection du parti socialiste de François Hollande en 2012, le nombre de démantèlements de ces campements n’a cessé d’augmenter. Les recensements de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) et du European Roma Rights Centre (ERRC) démontrent que la police procède en effet à davantage d’évacuations forcées qu’à l’époque du président Nicolas Sarkozy.

Aucun dispositif public français n’est prévu pour accueillir les Roms venant des pays de l’Est.

Les chiffres des derniers rapports sont sans appel : 21 537 Roms ont subi une évacuation en 2013, contrairement à 10 469 en 2012, 8 572 en 2011, et 3 034 en 2010. Et elles ont continué au même rythme durant toute l’année 2014. Soulignons que le chiffre de 2013 dépasse la population totale des Roms migrants en France (17 000 personnes), nombre d’entre eux ayant été délogés plus d’une fois dans la même année. Sur le terrain, ces évacuations se traduisent par la destruction des camps au bulldozer, l’interruption du travail des organismes communautaires, éloignant les familles des parcours de scolarisation et de soin.

Pour Philippe Goossens de la LDH, l’augmentation des familles roms dormant en plein Paris est directement liée à ce phénomène. « Comme les familles sont expulsées de partout dans les banlieues et qu’elles n’ont aucun endroit où se réfugier, certaines se sont retrouvées sur les trottoirs de Paris, cachées dans les cabines téléphoniques ou les devants de grands magasins », m’explique Monsieur Goossens en entrevue. « Alors on enlève les cabines téléphoniques... et on les chasse pour mendicité agressive... », poursuit-il.

« Aucune politique d’insertion n’est mise en place, mais systématiquement l’inverse », résume Philippe Goossens.

Durant la campagne électorale, le candidat François Hollande avait pourtant promis que des mesures de relogement accompagneraient les expulsions de campements, et qu’aucune famille ne se retrouverait à la rue. Une circulaire d’août 2012 prévoit à ce sujet qu’en cas d’évacuation, l’État doit rechercher des solutions d’accompagnement pour l’ensemble des familles (relogement, scolarisation, santé et emploi), en collaboration avec les associations et les municipalités. Mais les évacuations se sont souvent déroulées sans respecter les promesses. « Aucune politique d’insertion n’est mise en place, mais systématiquement l’inverse », résume Philippe Goossens.

Une politique de rejet

La situation a connu un point de basculement l'année dernière lorsque le premier ministre Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, a déclaré le 24 septembre 2013 sur France Inter que les Roms n’étaient pas capables de s’intégrer en raison de « modes de vie en confrontation » et qu’ils avaient « vocation à retourner en Roumanie ou en Bulgarie ». « Depuis que je suis ministre, j’ai décidé le démantèlement de ces véritables bidonvilles, qui constituent un danger pour les populations d’origine rom, mais aussi évidemment pour les habitants des quartiers populaires », avait-il lancé. Les propos du ministre avaient provoqué l’indignation des milieux associatifs. « Ces propos sont d’une extrême gravité. Ils insinuent que des modes et lieux de vie seraient déterminés par une origine ethnique », a dénoncé le mouvement antiraciste européen EGAM dans un communiqué.

Il faut dire qu’en France, la dernière année a été le théâtre de nombreuses prises de position publiques au sujet des Roms. Quelques jours avant la sortie de Manuel Valls, Nathalie Kosciusko-Morizet, la candidate UMP à la mairie de Paris, avait déclenché un tollé en déclarant que « les Roms harcelaient les Parisiens ». En décembre, c’était au tour du maire de Roquebrune-sur-Argens (Var), Luc Jousse, de faire les manchettes. Lors d’une réunion de quartier enregistrée à son insu, on pouvait l’entendre dénoncer des vols et départs d’incendie qu’il attribuait aux Roms. « Ils se sont mis à eux-mêmes le feu dans leurs propres caravanes! Un gag! Ce qui est presque dommage, c’est qu’on ait appelé trop tôt les secours! », avait-il lancé. Sans oublier les propos du maire de Cholet, Gilles Bourdouleix, qui avait estimé que « Hitler n’en avait peut-être pas tué assez ».

Ainsi, pour Philippe Goossens de la LDH, la politique officielle est « une politique de rejet qui ouvre la voie aux discours et aux actes haineux et racistes ». Ce climat contribue à renforcer la stigmatisation dont sont déjà victimes les Roms en France. Pour de nombreux observateurs, cette population apparaît comme bouc émissaire de la politique sécuritaire française. « La machine à stigmatisation fonctionne à plein, on pense que les Roms ont des problèmes parce qu’ils sont Roms », résume le porte-parole du Collectif Romeurope Guillaume Lardanchet lors d’une conférence sur le sujet. « Cette vision globale nous prive de la possibilité d’un accompagnement individuel qu’on pourrait donner à n’importe quelle famille en difficulté ».

Pour de nombreux observateurs, cette population apparaît comme bouc émissaire de la politique sécuritaire française.

Sylvie Lhoste de l’association Entraides-Citoyennes est du même avis. « Chaque fois qu’une nouvelle famille arrive à la place de la République, les polices font un contrôle d’identité, et exactement trois mois plus tard, le papa est prié de monter au camion, menottes aux poignets, et on lui signifie qu’ils ont l’ordre de quitter le territoire ». Pour elle, il est clair que l’État ne veut pas aider ces familles, mais plutôt les voir partir. « Et on comprend mieux quand on écoute les propos de certains politiciens comme Manuel Valls. Pour moi ça relève de la science-fiction », conclut-elle.

En attendant de véritables changements de politiques, des milliers de Roms continueront d’être victimes d’expulsions répétées, condamnés à errer de site en site, nomades malgré eux. Et les familles continueront de s’échouer sur les trottoirs de la capitale, privées du minimum vital. Pourtant, leurs rêves de vie sont souvent des plus banals. Georges, ce père de famille rencontré sur la place de la République, m’a confié qu’il ne rêvait que de trois choses : « un travail, l’école pour mes enfants, et un toit sous lequel dormir. »

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