Extrême-droite

Quand les néo-nazis cognent aux fenêtres

Jérémie Bédard-Wien

Quand la première fenêtre vole en éclats, nous prenons refuge dans le coin le plus reculé de la pièce pour éviter les projectiles. En quelques minutes, c'est toute la fenestration qui y passe. Quelqu’un crie au feu. Les cocktails Molotov ont atteint leur cible. Nous sommes à Prague en 2016 et les néo-nazis font leur grand retour.

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La scène se déroule au « centre social autonome » (Autonomní socialní centrum) de Klinika, à quelques kilomètres du centre-ville historique de Prague. L’ancienne clinique médicale, laissée à l’abandon, est occupée depuis plus d’un an. Les activistes qui l'habitent ont gagné le droit d’y rester au terme d’une longue campagne de soutien populaire. Klinika, contrairement au squat typique, se veut ouvert à tous et à toutes.

Le centre social joue un rôle important de collecte et de distribution de vêtements et de denrées de base destinés aux réfugié-e-s arrivant en Europe. Ce qui lui vaut de nombreux ennemis. Selon un sondage récent, 60% des Tchèques disent s'opposer à leur accueil ; seulement 2% leur permettrait de s’établir de façon permanente dans le pays d'Europe centrale. 2015 est ponctué de manifestations contre l’accueil des réfugié-e-s, puis contre « l’islamisation de l’Europe ». La communauté musulmane en République Tchèque est petite et invisible, mais qu'importe : on veut éviter de « finir comme l’Allemagne ou la France ».

La communauté musulmane en République Tchèque est petite et invisible, mais qu'importe : on veut éviter de « finir comme l’Allemagne ou la France ».

Le 6 février, nous allons manifester contre trois manifestations xénophobes organisées par deux partis d’extrême-droite et « Bloc contre l’Islam », l’émule locale de PEGIDA. Après quelques heures de marche - et une confrontation violente provoquée par quelques néo-nazis cagoulés - les manifestant-e-s se dispersent. Direction Klinika, où il fait chaud et il y a de la bière. Autour d’un verre, les Tchèques lisent les nouvelles et je discute en français avec une lycéenne qui vient de participer à sa première manifestation.

On annonce la venue d’un groupe de néo-nazis, une vingtaine, aperçus dans un tramway. Nous attendons nerveusement; quelques blagues détendent l’atmosphère. Nous sommes peu nombreux, une quinzaine. Nous ne faisons pas le poids. Antifascistes, nous n’avons pas les biceps d’Antifa.

Les vitres éclatent et personne ne semble savoir quoi faire.Impossible de quitter les lieux: ce serait tomber dans les bras des gorilles qui attendent dehors. Quelqu’un passe dans le corridor, la tête ensanglantée. Une autre sanglote.

Impossible de quitter les lieux: ce serait tomber dans les bras des gorilles qui attendent dehors. Quelqu’un passe dans le corridor, la tête ensanglantée. Une autre sanglote.

Je n’ai jamais vécu un incendie. La fumée s’immisce un peu partout, lentement: d’abord elle vous recouvre, elle vous pique les yeux, puis c'est au tour des poumons. On appelle la police, mais elle arrivera en retard, trop tard pour retrouver les agresseurs masqués.

Tout ça se déroule en moins de vingt minutes. La plus importante attaque du type depuis les années 90 aura semé plus de peur que de mal: deux cocktails Molotov ont causé un incendie rapidement maîtrisé et les vitres seront retapées avec du contre-plaqué. Les habitant-e-s permanents du centre social organisent des rondes, refusant d'abandonner leur logis.

Klinika, c’est là où je suis des cours de tchèque, une fois par semaine, gratuitement. Avec un Indien de l’ambassade, une Grecque en Erasmus, un artiste britannique et un Argentin qui se désole des couleurs sourdes de l’hiver tchèque. Mon tchèque ne s’améliore pas vraiment, faute d’assiduité. Après le cours, nous allons dans un bar du coin.

C’est là où la soirée d’hier se termine. On apprend que des néo-nazis auraient attaqué un véhicule de la radio publique tchèque sans que la police ne réagisse. On apprend aussi que notre manifestation, qui a regroupé quelques centaines de personnes, n'arrive pas à la cheville des milliers de manifestants contre l’Islam et les réfugié-e-s. C’était l’inverse il n’y a pas si longtemps.

Quelqu’un remarque: « c’est le genre de chose qui se passe en Turquie, pas ici! »

Quelqu’un remarque: « c’est le genre de chose qui se passe en Turquie, pas ici! »

Dans le climat anxiogène de la crise des réfugié-e-s, les récriminations de l’extrême-droite se voient soudainement légitimées et reprises dans l’espace public. À la télévision tchèque, il n’y a pas grand-monde pour défendre les réfugié-e-s. On ne se gêne pas, par contre, de retransmettre les propos du président Zeman: la crise des réfugiés est une « invasion organisée » et l’intégration des musulmans, « impossible ».

Comment s'étonner que des têtes brûlées – et vides - trouvent là suffisamment de raisons pour flamber un centre communautaire ou attaquer un musulman au couteau, comme à la fin janvier? À la guerre comme à la guerre.

Au Québec, l’extrême-droite fait partie de notre imaginaire, mais n’en sort qu’assez rarement. Quand elle se rassemble, comme PEGIDA ce samedi, le résultat est risible.

On se moque et on se rassure: ce genre de choses, ça n’arrive pas ici. C’est le problème des idées reçues. Elles ont tendance à être fausses.

Aujourd'hui, quelques centaines de personnes se retrouvent sur les lieux de l’attaque et expriment leur solidarité. Le bar improvisé a recommencé à servir de la bière et un excellent cidre local. Demain, les habitant-e-s de Klinika redoubleront d'ardeur pour assurer les services du centre social. Malgré tout, l’odeur de fumée persiste. L'inquiétude aussi.

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