Éducation

Quand la recherche est retranchée derrière ses murs

L’exemple du prix d’accès au Congrès de l’ACFAS.
Photo: Jean Gagnon

La semaine passée, j’ai appris que ma proposition de table-ronde dans le cadre du 84e Congrès de l’ACFAS avait été acceptée. En discutant avec une amie, nous avons réalisé qu’en tant qu’étudiante non membre de l’ACFAS, il lui coûterait la modique somme de 93,55$ afin de pouvoir assister à ma présentation. Tandis que si elle décidait de devenir membre de l’ACFAS afin d’obtenir le tarif préférentiel, elle pourrait économiser la somme de… 5,60$ et payer 87,95$ (25$ d’adhésion + 59,21$ d’inscription au Congrès). Une aubaine.

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C’est d’ailleurs la somme que je vais devoir moi-même débourser afin de présenter au colloque. Payer 93,55$ pour aller voir une conférence et qui plus est, pour le cas de mon amie, dans sa propre université (le Congrès a lieu à l’UQAM cette année), lorsqu’on doit vivre sur ses faibles ressources estudiantines, est-ce vraiment la meilleure façon de permettre aux étudiant-e-s d’accéder à la recherche universitaire et de leur donner goût à celle-ci?

Si le prix d’accès au Congrès est élevé pour les étudiant-e-s, il est tout simplement exorbitant pour le public non-étudiant : un « régulier » non-membre devra ainsi payer 282,80$ pour avoir accès au Congrès, et un membre régulier, 261,20$. Il en résulte des situations absurdes. Par exemple, l’année passée, le père d’un de mes amis accompagnant son fils à Rimouski pour le Congrès, a dû débourser 282,80$ pour… écouter la présentation de son fils!

Comment alors être en mesure d’expliquer ce prix d’accès à des personnes non universitaires désirant venir nous écouter sans être pris d’une honte face à notre institution et à l’évolution de la recherche? Quelle image des universitaires cela peut-il donner au public, autre que des personnes effectuant de la recherche en vase clos et mettant de facto une barrière entre eux et le reste de la population en imposant un tel tarif d’accès à ce qui devrait être in fine un bien public?

Quelle image des universitaires cela peut-il donner au public, autre que des personnes effectuant de la recherche en vase clos et mettant de facto une barrière entre eux et le reste de la population en imposant un tel tarif d’accès à ce qui devrait être in fine un bien public?

De fait, les conséquences de ce tarif d’accès sont que les seules personnes susceptibles de venir écouter votre présentation, ou presque, sont celles qui elles-mêmes présentent dans d’autres colloques et tables-rondes du Congrès. On peut difficilement faire plus fermé. À titre d’exemple, l’année passée, lors d’une table-ronde à laquelle je participais, notre public s’est limité à 3 personnes, trois étudiants et étudiantes. À la barrière tarifaire s’ajoute également un obstacle temporel d’accessibilité puisque le Congrès se tient uniquement en semaine durant le mois de mai. Une bonne plage horaire pour le monde universitaire peut-être qui, en mai, est libéré de la session d’hiver, mais certainement pas pour le reste de la population.

Alors que le financement public de la recherche est malmené et que les électeurs et électrices n’en font pas une priorité, le défi de la recherche devrait être de chercher à intégrer l’ensemble de la population à ses résultats et de faire des citoyen-ne-s des participant-e-s actifs-ves à celle-ci. Or, en limitant monétairement l’accès à des Congrès dont l’objectif est la diffusion même de cette recherche, c’est l’inverse qui se produit. En effet, tandis qu’il est déjà difficile d’attirer un public non universitaire à des colloques organisés par des chercheurs et chercheuses lorsque ceux-ci sont gratuits en raison du peu d’espaces partagés entre l’université et la société civile, du manque de ponts communicationnels entre les deux, imposer des frais de 282,80$ est on ne peut plus rédhibitoire.

Mon propos n’est pas ici de blâmer le Congrès de l’ACFAS en particulier ni d’appeler à le boycotter, mais plutôt, de susciter une réflexion sur l’évolution de la recherche et son rapport à l’espace public, son accessibilité pour la société civile.

Les grands éditeurs, en situation d’oligopole, n’hésitent d’ailleurs pas à faire flamber le prix d’abonnement des universités aux grands ensembles de périodiques, afin de dégager d’importantes marges bénéficiaires.

Comme exemple d’une recherche inaccessible au public, on pourrait d’ailleurs aussi citer le cas des grandes revues scientifiques dans lesquelles publient les chercheurs et chercheuses. Outre que ces derniers et dernières ne sont pas rétribué-e-s pour leur publication, ils doivent, à travers l’institution à laquelle ils sont affiliés, payer pour accéder… à leur propre article. Les grands éditeurs, en situation d’oligopole, n’hésitent d’ailleurs pas à faire flamber le prix d’abonnement des universités aux grands ensembles de périodiques, afin de dégager d’importantes marges bénéficiaires. Et si le maintien de l’accès gratuit à ces revues scientifiques pour la communauté universitaire prend à la gorge les universités, pour un public non-universitaire, il s’avère impossible d’accéder librement aux articles publiés dans ces grandes revues. Il lui faudra en effet les payer à la pièce (entre 10 et 20$). Encore une fois, par cette barrière tarifaire, un mur est posé entre le monde de la recherche et la société civile, et le lectorat est limité à la communauté universitaire elle-même, voire même ici, uniquement à certaines communautés universitaires capables de répondre au prix d’abonnement demandé par des grands éditeurs.

Mon propos n’est également pas de blâmer les chercheurs et chercheuses qui participent au Congrès de l’ACFAS ou publient dans les grandes revues scientifiques. Publier dans ces revues, organiser des colloques font partie des critères d’évaluation de la qualité de recherche et sont nécessaires pour obtenir du financement. Néanmoins, ce sont justement ces critères d’évaluation de la recherche qui doivent être questionnés. Que souhaitons-nous comme modèle de recherche? Souhaitons-nous une recherche recroquevillée sur elle-même et gardant jalousement son savoir entre ses mains ou bien une recherche ouvrant ses portes à tous et toutes, une recherche qui ose se « salir les mains » et partager ses réflexions dans l’arène de l’espace public?

Souhaitons-nous une recherche recroquevillée sur elle-même et gardant jalousement son savoir entre ses mains ou bien une recherche ouvrant ses portes à tous et toutes, une recherche qui ose se « salir les mains » et partager ses réflexions dans l’arène de l’espace public?

Le développement du libre accès ou l’organisation d’évènements comme Philopolis qui a eu lieu la fin de semaine passée, sont des actions qui participent à faire sortir la recherche des murs de l’institution universitaire. Il faut développer ces initiatives, mais aussi aller plus loin. Donner au public un accès libre aux travaux de la recherche est une condition première pour que le monde de la recherche ne soit pas perçu comme imposant une distance forte avec le reste de la société. Or, demander la somme de 282,80$ pour assister à un Congrès, c’est imposer cette distance. Néanmoins, afin que s’établissent des liens véritables entre les deux mondes, il s’agit aussi d’intégrer la population à nos travaux de recherche, autrement dit, pas simplement lui partager librement nos travaux, mais aussi lui donner un rôle actif dans l’élaboration de nos recherches, lui permettre de nous questionner, nous critiquer, nous aider, bref, lui donner une voix. La route est encore longue pour en arriver là.

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