Reportage au Chiapas

Le boom touristique postinsurrectionnel

Émile Duchesne

Deuxième d’une série de trois dédiée au Chiapas, cet article examine le boom touristique qui a suivi l’insurrection zapatiste de 1995. La population du Chiapas a profité de l’attrait de la région de plusieurs façons. Tout le monde y a trouvé son compte, y compris les communautés plus hostiles au zapatisme.

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L’un des effets les plus importants et les plus insoupçonnés du soulèvement armé de l’EZLN en 1994 a été la croissance du tourisme au Chiapas. Il faut souligner que la stratégie de l’EZLN – se tourner vers l’international et transformer la lutte armée en mouvement social – a contribué à assurer une relative sécurité. La situation de cette région a fait les manchettes du monde entier, et les réunions internationales de la gauche – sous l’initiative des zapatistes – y ont été nombreuses. Aujourd’hui, on peut acheter un peu partout au Chiapas des souvenirs de l’EZLN. L’image du mouvement armé est ainsi devenue, un peu comme celle du Che, une image de marque que tous les habitant-e-s peuvent s’approprier afin d’en tirer une certaine subsistance.

L’image du mouvement armé est ainsi devenue, un peu comme celle du Che, une image de marque que tous les habitant-e-s peuvent s’approprier afin d’en tirer une certaine subsistance.

La ville de San Cristobal de las Casas, pour prendre un exemple précis, était pratiquement inconnue des routes touristiques avant le soulèvement de 1994. San Cristobal était alors une ville comme les autres, sans grande effervescence culturelle et, le soir venu, la ville s'éteignait dans un calme des plus lourds. Mais, depuis le soulèvement, des gens de partout au Mexique et du monde entier sont venus s'y installer, ont fondé des projets culturels et ont ouvert des restaurants, des cafés et des auberges, dans le but avoué de soutenir la lutte des zapatistes. Les entreprises touristiques, elles, n'ont pas tardé à suivre. Si bien qu’aujourd'hui, San Cristobal est devenu un haut lieu du tourisme mexicain.

Cimetière de San Juan de Chamula
Émile Duchesne, retouches Mathieu Pedneault

Zinacantan et San Juan de Chamula

Il n'y a pas que les zapatistes qui ont gagné en popularité. Certaines communautés autochtones non zapatistes ont elles aussi bénéficié de ce boom touristique. Pour toutes sortes de raisons, ces communautés ont décidé de ne pas embrasser la cause zapatiste. Elles sont généralement pauvres, elles subissent une grande discrimination, et leurs décisions politiques sont souvent guidées par la peur. Par exemple, deux communautés autochtones voisines de San Cristobal – Zinacantan et San Juan de Chamula – portent allégeance au PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), et ce, depuis belle lurette. Il faut savoir qu'au Mexique, le PRI est un peu l'équivalent de l'Union nationale de Maurice Duplessis pour le Québec d'avant la Révolution tranquille. Dans certains endroits au Mexique, ne pas voter pour le PRI, c'est se mettre le pouvoir à dos: le gouvernement ne paie plus les infrastructures publiques, les habitant-e-s ne sont plus admissibles aux programmes sociaux, etc.

Des femmes dans les rues de Zinacantan
Émile Duchesne, retouches Mathieu Pedneault

Il est possible, à partir de San Cristobal, de visiter les communautés de Zinacantan et de San Juan de Chamula, moyennant bien sûr un certain prix d'entrée. Ces communautés sont connues entre autres pour leurs églises, qui mélangent la religion catholique et leurs croyances traditionnelles. Dans ces églises, il n'y a pas d'officiants, et la pratique religieuse est davantage orientée vers un culte des saints où Jésus-Christ n'est qu'un saint parmi d'autres. La façon d'adresser les prières n'est pas la même non plus: les sacrifices d'animaux et les offrandes de Coca-Cola y sont fréquents.

Le plus important pour les communautés de Zinacantan et de San Juan de Chamula, c’est que le tourisme leur permet de conserver certains aspects traditionnels de leur vie communautaire. Dans un pays dominé par le libre marché et en proie à de graves problèmes de clivages socioéconomiques, il devient de plus en plus difficile pour elles de préserver leurs us et coutumes. Pour le meilleur et pour le pire – c'est-à-dire une certaine exacerbation des traditions –, l'activité touristique leur permet de maintenir ce qui les distingue culturellement.

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