25e Mois de l'histoire des Noirs

Montréal, théâtre oublié du mouvement de libération des Noirs

Photo: Warren K. Leffler, U.S. News & World Report

Malgré que 2016 marque le 25e Mois de l'histoire des Noirs, peu savent que Montréal a été le théâtre d'importants événements du mouvement des droits civiques dans les années 1960. Ce moment de l'histoire de l'émancipation des Noirs a depuis été oublié par les Canadiens et les Canadiennes, ce que déplore David Austin, auteur d'un important ouvrage sur ce rôle méconnu de la métropole québécoise.

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Octobre 1968, l'élite intellectuelle et militante du Black Power se réunit à l'université McGill pour le Congrès des écrivains noirs, une première mondiale, et ce, à Montréal. Les médias du monde entier ont les yeux rivés sur les débats chauds entre les figures de proue venues de toutes les Amériques et de l'Afrique. Les intellectuels noirs crient au monde leur présence politique et leur soif de changement, qui aura un effet boule de neige.

La puissante symbolique de ce rassemblement inédit donnera le courage à une poignée d'étudiants de l'université Sir George Williams, l'ancêtre de l'université Concordia, de contester le racisme d'un professeur de biologie en février 1969. Après une dizaine de jours d'occupation du centre informatique universitaire et de son saccage, la police arrête une centaine d'étudiants, dont certains seront expulsés du pays. L'événement enflamme les communautés noires, d'autant plus que le professeur est réintégré dans son poste et les charges de racisme pesant contre lui sont abandonnées.

Sortir l'histoire de l'ombre

«Ces deux événements ont eu un énorme effet localement, mais aussi à l'échelle internationale. Des personnalités impliquées dans ces événements sont reparties chez elles et ont continué la lutte, dont Rosie Douglas, qui est devenu premier ministre de la Dominique», explique Michael P. Farkas, président de la Table ronde du Mois de l'histoire des Noirs, un organisme sans but lucratif.

Pourtant, cette face cachée de Montréal est peu enseignée de nos jours. «C'est parce que ce sont ceux qui détiennent le pouvoir qui construisent le récit historique collectif que l'on prend pour acquis, explique David Austin, auteur de Fear of a Black Nation: Race, Sex, and Security in Sixties Montreal. «Nous vivons dans un pays où ce récit est construit autour de l'idée de deux peuples fondateurs, ce qui rend invisibles les autochtones, l'esclavage et tout groupe qui n'entre pas dans ces deux catégories dominantes. Cela renforce notre idée d'un pays homogène.»

«Nous vivons dans un pays où ce récit est construit autour de l'idée de deux peuples fondateurs, ce qui rend invisibles les autochtones, l'esclavage et tout groupe qui n'entre pas dans ces deux catégories dominantes. Cela renforce notre idée d'un pays homogène.»

Bien que les volontés d'autodétermination des Noirs et des Québécois francophones se soient alimentées entre elles, l'ébullition de la Révolution tranquille et les décennies passées ont fait oublier ce pan de l'histoire des Noirs, qui est aussi celle des sociétés canadienne et québécoise, dit David Austin.

Il rappelle d'ailleurs que le poète Pierre Vallières a qualifié les Canadiens français de «Nègres blancs d'Amérique» dans son célèbre livre autobiographique, paru la même année que le Congrès mondial des écrivains noirs. Devant cette appropriation, la communauté noire se demandait alors: «Si les Québécois sont des nègres, on est quoi, nous?»

La proximité avec les États-Unis, où la ségrégation raciale était flagrante à l'époque, a aussi contribué à un certain aveuglement face au racisme. «Le Canada est dans l'ombre des États-Unis, ce qui lui a permis de créer ce récit historique collectif qui suggère que le Canada n'a aucune histoire d'esclavagisme, de colonisation, de mouvement anti-immigration ou de xénophobie», explique l'auteur. Croire que le Canada est libre de toute forme d'exclusion est illusoire, puisqu' «aucune société ne peut encore dire qu'elle est libre du racisme».

Changer de perspective

Les initiatives comme le Mois de l'histoire des Noirs peuvent aider à changer la perspective dominante, mais elles peuvent aussi avoir de la difficulté à se faire entendre, car elles rappellent qu'il reste des combats à mener. «Certains ne veulent pas qu'on en parle, car ça les met sur la sellette. Ça les force à se regarder eux-mêmes, à voir ce que leurs grands-parents ont fait», affirme Michael P. Farkas. Cette conscientisation est bénéfique non seulement aux Noirs, mais à toutes les communautés marginalisées. «On peut s'inspirer de cette histoire, voir ce qu'on a réussi à accomplir et ce qu'il reste à faire, puisque les prochaines générations auront des aspirations propres à elles, continue le président de la Table ronde du Mois de l'histoire des Noirs. Jamais on n'a été dans une meilleure position pour provoquer ces changements.»

  • Nègres blancs, nègres noirs: race, sexe et politique dans les années 1960 à Montréal, chez Lux Éditeur (2015).
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