Entrevue avec Fabien Cloutier

L'humour sans compromis

Photo: Gracieuseté

Ces chroniques autour d’expressions québécoises ont initialement été lues à l’émission Plus on est de fous, plus lit ! à Ici Radio-Canada Première. Les textes sont accompagnés d’illustrations de Samuel Cantin. Champion de l’aparté, Fabien Cloutier nous parle de son univers, de ses personnages, de la liberté d’expression et du droit à la dissidence.

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Propos recueillis par Alain-Napoléon Moffat

Alain-Napoléon Moffat: Comment en êtes-vous arrivé à publier ces chroniques d’abord diffusées sur les ondes d'Ici Radio-Canada Première à Plus on est de fous, plus on lit! ?

Fabien Cloutier : À un moment donné, ce n'est pas pour un ou deux détails qui ne sont pas au jour près que ça ne fait plus partie de l’actualité du moment. Je ne doutais pas du potentiel d’édition de cette affaire-là. J’étais juste bien content que ça arrive. Ça m’a permis de relire mes chroniques et de me dire : ça se peut encore de rire. J’ai ajouté une intro et une fin à tout ça. On les a vraiment publiées dans l’ordre dans lequel je les ai faites.

A.-N.M: On sent très bien cette progression.

F.C.: On sent probablement toute cette année-là. Le fait que Sam arrive aussi avec des dessins…

A.-N.M.: C’est un bel objet. Je vais vous avouer d’emblée que j’ai une aventure un peu malheureuse avec votre œuvre. (Rires) J’ai vu vos deux de vos créations Scottstown et Cranbourne à La Licorne, et j’avoue que je suis sorti de là complètement atterré. J’avais l’impression d’avoir vu des pièces de «gars», et ça m’avait gêné. Sur les conseils d’amis, je me suis donc mis à lire votre recueil de chroniques, puis Pour réussir un poulet, une autre de vos pièces de théâtre, que j’ai adoré.


F.C.: Je n'ai pas de soucis avec ça. Je l’ai déjà dit à d’autres. Je connais le potentiel de réactions épidermiques de mes œuvres. Il y a des choses dans ça que j’ai jamais cherché à calmer. Comment dire? Je sais que certains trucs que je fais peuvent créer ça, et je vis avec. J’ai pas envie d’essayer de ratisser plus large en calmant les choses. Il faut être prêt à recevoir cet univers-là. Il y a des gens qui le reçoivent mal. Il y a des gars qui sont venus voir mes spectacles, qui viennent me voir et qui me disent : «Eille! C’est moi», et qui s’en offusquent pas. Un moment donné, t’es libéré de cette idée de plaire à tous, à tout moment et dans tout ce que tu fais. Je demande ça au public : aller où j’ai envie d’aller. Et les réactions sont claires.


J’ai pas envie d’essayer de ratisser plus large en calmant les choses. Il faut être prêt à recevoir cet univers-là.

A.-N.M.: Vous ne faites pas que de la caricature. On sent une certaine tendresse pour vos personnages.

F.C.: Oui. Scottstown-Cranbourne, ça peut sembler de la caricature pour certaines personnes, mais, comme je te dis, j’ai plein de monde qui sont venus me voir en me disant : «C’est ma famille!». Ça emprunte au conte, ça emprunte d’une certaine façon au stand-up parce que ce gars-là, malgré lui, a un sens du punch. Y est pas conscient qu’il fait rire. Dans ces shows-là, telle fois où lui rit, ça te fait pas rire. On trouve ça drôle que lui trouve ça drôle. Oui, je suis plein de tendresse pour ces personnages, mais je ne fais de quartier à personne.


A.-N.M: Dans l’introduction de Trouve-toi une vie, vous écrivez : «Avoir une vie, c’est aussi pis surtout se soucier de celle des autres». Diriez-vous qu’on est passé d’une société basée sur l’entraide – on avait besoin les uns des autres -, à une société profondément individualiste?

F.C.: Oui. Tout à fait. Je trouve qu’on est en effet rendu à se soucier de la pensée des autres. L’espace, et pas seulement l’espace médiatique, qu’on donne à ce que quelqu’un pense et à s’obstiner sur des points et des détails me semble démesuré. On dirait qu’on est passé à côté d’un pan complet de la réalité. Notre façon de détourner les débats vient de là.

A.-N.M.: Est-ce que la récente polémique autour de Louis Morissette est un exemple de ça? Ça a réagi assez fortement.

F.C: Moi je trouve que son texte n’est pas une invitation à faire du black face. Je comprends les réactions, et personnellement, je ne réclame pas le droit de faire du black face. On peut parler d’appropriation culturelle. Je ne réclame pas le droit d’interpréter un autochtone, mais je ramène l’idée que la liberté d’expression, c’est la liberté d’être offensant aussi. Si on est pour la liberté d’expression, on donne à quelqu’un la liberté de s’exprimer. Et oui, on a le droit de lui répondre après. Et quand il y a diffamation, il y a d’autres places pour s’occuper de tout ça. Je l’ai dit à Esprit critique cette semaine : peu importe ce qu’on va dire ou faire, il y a quelqu’un qui va dire «je ne me sens pas respecté». À partir du moment où on cherche à faire que chacun soit respecté, c’est là qu’il faut faire extrêmement attention.

A.-N.M.: Dans votre dernier livre, il y a des lignes très fortes sur la liberté d’expression. Notamment sur l’incident qui a opposé le député Serge Simard au comédien Claude Legault à propos des mesures d’austérité, et sur la possibilité ou non pour un comédien de s’exprimer là-dessus.

F.C.: Je pense vraiment qu’on peut s’exprimer sur ces sujets-là. Dans la vie, je fais du théâtre, je lance un spectacle de stand-up. Oui, je vais jouer telle ou telle personne à la télé. Mais je suis une personne qui a des idées. On m’offre des tribunes des fois pour les exprimer. J’ai pas envie de les cacher. J’ai pas envie de jouer un personnage public pour être sûr que tout le monde n’en pense que du bien. J’ai envie de croire qu’il y a des gens qui peuvent décider de ne pas être d’accord avec moi et qui peuvent quand même venir s’assoir à ma table. C’est correct d’être en désaccord. On peut vivre avec ça. J’ai pas envie de mener une guerre avec Radio X, par exemple. Je pense qu’il y a du monde qui se lève le matin pis qui ont envie que leurs enfants soient heureux mais que la société qu’ils espèrent pour eux est assez différente de la mienne. Ou les moyens par lesquels ils veulent y arriver sont assez différents des miens. Mais dans ma philosophie de tous les jours, j’ai envie de revenir sur le point qu’on veut vivre mieux, plus libres, que nos enfants puissent s’épanouir. C’est le point que j’ai en commun, je pense, avec la majorité des Québécois-e-s.


J’ai pas envie de jouer un personnage public pour être sûr que tout le monde n’en pense que du bien.

A.-N.M.: Vous dites qu’il y a des gens de droite et qu’il y en a de gauche. Dans vos chroniques, vous parlez aussi de ceux qui sont trop lisses et qui vont toujours s’abstenir d’émettre une opinion sur quoi que ce soit.

F.C.: Même les politiciens font trop attention à ce qu’ils disent. Tsé, on dit qu’on s’ennuie de Michel Chartrand. Pourquoi on prend pas sa place? Je veux pas être le nouveau Michel Chartrand (…) Mais dire, penser pis aller jusqu’au bout, pourquoi, tout à coup, on tairait ça? Pourquoi on se donne pas le droit de dire les choses, comme on le veut pis comme on le souhaite? Quand je fais ces chroniques-là, oui, je suis à Radio-Canada, mais j’ai fait le choix de les faire avec ces mots-là, ces expressions-là. Radio-Canada ne m’a jamais dit quelque chose du genre : «Eille! Calme un peu!» On m’a donné une complète liberté. Cette liberté-là aussi je l’ai prise. J’ai pris moi-même le risque de la différence, puis de continuer à pousser dans cette direction-là. On me suit ou on ne me suit pas.

Trouve-toi une vie– Chroniques et sautes d’humeur, texte de Fabien Cloutier, illustrations de Samuel Cantin, Lux éditeur, en librairie le 18 février.

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