Franglais

Le gros bon sens et la langue

Réplique à Anne-Marie Beaudoin-Bégin
Photo: Wikinade

Dans son article intitulé La linguistique quantique, Anne-Marie Beaudoin-Bégin nous explique qu'il est théoriquement impossible de fournir une définition de ce qu'est un mot français tout comme il est théoriquement impossible pour la physique quantique de situer précisément les objets physiques que cette science étudie. Je ne questionnerai pas une telle analogie ni ne prétendrai qu'il soit possible de fournir une définition du concept mot français. Ceci dit, ce que je questionne, c'est la pertinence même de la question posée: « qu'est-ce qu'un mot français? » À mon sens, cette question n'a pas besoin de réponse pour qu'on puisse distinguer un mot français d'un mot qui n'en est pas un.

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Savoir ce qu'est une chose, c'est en posséder le concept. En posséder le concept, c'est être capable d'en fournir la définition. Une définition parfaite, comme celle du triangle est parfaite parce qu'elle s'applique à tous les triangles, seulement aux triangles et qu'elle s'appliquera toujours aux triangles. Une définition parfaite est quelque chose de rare. Cela, je l'ai bien compris. N'empêche, une personne n'a pas besoin de posséder la définition du triangle pour le distinguer d'un carré. La capacité de distinguer les formes, les couleurs, les odeurs et un tas d'autres propriétés des objets ne nécessite pas d'en posséder la définition. Je défends qu'il en va de même pour les mots. Les locuteurs de langue française (et ceux de langue anglaise) n'ont pas besoin d'avoir la définition du concept mot français pour distinguer un mot français d'un mot anglais. Je dis d'un mot anglais, puisque c'est avec la question du franglais que Mme Beaudoin-Bégin introduit son article. N'allons donc pas nous perdre en conjectures à propos du haut latin, de l'arabe, de l'inuktitut ou que sais-je.

Les locuteurs de langue française (et ceux de langue anglaise) n'ont pas besoin d'avoir la définition du concept mot français pour distinguer un mot français d'un mot anglais.

Pour reprendre les exemples de Mme Beaudoin-Bégin, le locuteur francophone moyen sait que synchronie dynamique et psychomécanique du langage sont des mots français, quand bien même il n'en comprend pas le sens. De même, s'il est québécois, il sait que scrappé et sushi ne sont pas des mots français. Il ne possède pas d'équivalent français à sushi et sait que scrappé se traduit par brisé. Il sait aussi que son registre familier contient plus de mots anglais que son registre soutenu, car il évitera de dire scrappé s'il veut bien paraître dans le cadre d'une entrevue pour un emploi au gouvernement par exemple.

Il n'en demeure pas moins que règle générale, il distingue assez bien les mots français de ceux qui n'en sont pas, surtout lorsqu'il est question de l'anglais, qu'il emprunte abondamment et souvent à dessein.

Ainsi en va-t-il de centaines de mots que les Québécois utilisent fréquemment lorsqu'ils parlent français. Les gens savent que hot dog, chill, nice, swag, hoax, spoiler, follower, backlash, hashtag, podcast, psychic, t-shirt, stand by, fine sont des mots anglais. Ils savent que flabergasté, windshield, tire, wrench, squeezé, badlucké, caller, checker, faker, switcher, déwrencher sont des mots anglais, quand bien même on les conjuguerait comme des mots français. Ils peuvent ne pas avoir envie de dire chiens chauds, amusant, abonné, canular, coincé, contrecoup, mot-clique, balladodiffusion, télépathe, ahuri, malchanceux, appeler, vérifier. Ils peuvent même avoir de bonnes raisons d'utiliser des mots anglais lorsqu'ils parlent français. Ceci dit, la plupart du temps, ils les utilisent par habitude ou parce que le mot français ne leur vient pas à l'esprit. Toutefois, il se peut aussi que le mot n'ait pas encore été inventé et que nous soyons contraints d'utiliser le mot anglais. Dans tous les cas, le Québécois moyen sait lorsqu'il utilise des mots français et lorsqu'il emprunte de façon assez directe à l'anglais. On pourra toujours essayer de lui poser une colle, de lui proposer des cas-limites, de jouer avec son esprit comme on sait si bien le faire lorsqu'on est un universitaire en philosophie ou en linguistique. Il n'en demeure pas moins que règle générale, il distingue assez bien les mots français de ceux qui n'en sont pas, surtout lorsqu'il est question de l'anglais, qu'il emprunte abondamment et souvent à dessein.

Il importe peu qu'une personne ne parvienne pas à produire une définition parfaite du concept mot français. Une telle définition lui est, dans les faits, aussi peu utile que peut lui être la connaissance de la physique quantique pour reprendre l'analogie de Mme Beaudoin-Bégin. Cette personne possède un tas d'objets qu'elle a achetés ici et là et dont elle apprécie l'utilité. La plupart du temps, elle peut en vérifier la provenance et s'instruire à leur sujet. Surtout, elle sait exactement où les retrouver lorsqu'elle en a besoin, et ce, quand bien même elle ignorerait la position exacte de ceux-ci sur le plan strictement théorique. De même sait-elle distinguer ces différents objets sans même posséder la définition précise du concept auquel chacun réfère.

On peut bien chercher à établir des définitions comme celle de mot français, je ne crois pas que cela soit vain sur le plan théorique. Mais dans la pratique quotidienne, l'absence d'une telle définition n'empêche pas le Québécois moyen de distinguer dans les mots qu'il utilise abondamment ceux qui sont des mots français et ceux qui sont des mots anglais. Et la raison en est bien simple. Elle tient au fait qu'une définition n'est pas une distinction et que la distinction n'a pas besoin de prétendre à l'exhaustivité d'une définition. Au contraire, elle peut reposer sur des connaissances partielles qui finissent simplement par apparaître au commun des mortels comme du gros bon sens, quoi que cette expression puisse inspirer de mépris ou de suspicion aux universitaires que nous sommes.

Pierre-Yves Champagne, étudiant à la maîtrise en philosophie à l'Université de Montréal

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