Révélations sur Claude Jutra

Toponymie suspecte et maires zélés

Photo: Ville de Montréal

La dernière semaine a été le théâtre de révélations – d’abord bancales, puis confirmées – au sujet du réalisateur Claude Jutra, monstre sacré du cinéma québécois dont le nom a été donné aux prix d’excellence dans le domaine. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le livre ayant déclenché le tumulte a été publié tout juste un mois avant la cérémonie de remise des statuettes auxquelles on devra maintenant trouver un nouveau nom.

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Ce qui étonne le plus dans toute cette histoire n’est pas tant la nature des révélations elles-mêmes – plusieurs personnes avaient eu vent de la rumeur – mais plutôt la rapidité avec laquelle le dossier a été entendu, débattu, expédié. En réalité, on peut comprendre l’empressement de Québec Cinéma de trouver un nouveau nom pour son gala : il aurait été certes malaisant de remettre des prix portant le nom d’un homme (mort il n’y a pas si longtemps) dont les gestes pédophiles ont été révélés un mois auparavant et dont les victimes sont toujours en vie.

Cependant, aucune urgence de ce genre ne pouvait justifier le geste de Denis Coderre – imité ensuite par plusieurs autres maires, dont ceux de Québec, Lévis et Saint-Bruno-de-Montarville – de rayer le nom de Claude Jutra de la toponymie. N’aurait-il pas été plus sain pour le débat public de tenir une réflexion en profondeur sur l’utilisation des noms de personnages historiques ayant commis des actes répréhensibles pour désigner nos rues, nos parcs, nos places publiques? Car, si au nom de l’« indéfendable » commis par Jutra, il faut rayer le nom de celui-ci, n’y a-t-il pas d’autres hommes de notre passé à qui il faudrait réserver le même traitement?

N’aurait-il pas été plus sain pour le débat public de tenir une réflexion en profondeur sur l’utilisation des noms de personnages historiques ayant commis des actes répréhensibles pour désigner nos rues, nos parcs, nos places publiques?

Car c’est ainsi que Denis Coderre a justifié son geste dans le présent contexte : « J'ai toujours dit qu'il ne fallait pas défendre l'indéfendable […] et qu'il fallait réagir promptement. » Or, si des abus sexuels commis à l’endroit d’un jeune garçon justifient un tel empressement, n’y a-t-il pas d’autres crimes qui méritent que l’on réagisse promptement de par le fait qu’ils sont eux aussi indéfendables? Prenons quelques exemples. Le Baron Amherst, qui a donné entre autres son nom à une rue de Montréal et à une MRC des Laurentides, a été tenu responsable pour l’extermination d’autochtones lors de la Rébellion de Pontiac de 1763 – soit dit en passant, l’un des premiers cas de guerre bactériologique : l’armée anglaise a envoyé des couvertures contaminées à la variole dans des villages des Six nations. De son côté, le pape Pie IX, a cru bon, en sa qualité de souverain pontife, de déclarer (en 1866!) qu’« Il n'est pas contraire au droit naturel et divin pour un esclave, qu'il soit vendu, acheté, échangé ou donné. » et de justifier le rapt d’enfants juifs par des familles catholiques au nom d’« intérêts spirituels » (l’affaire Mortara). Or, ne faudrait-il pas aussi remettre en question ces choix toponymiques?

ou bien on décide de garder les noms « gênants », tous les noms gênants; ou bien on établit un critère qui permet de faire la part entre les noms que l’on peut garder malgré les crimes et ceux que l’on doit effacer

Ce qu’il manque, c’est un principe général au nom duquel on pourra décider de conserver ou changer la toponymie complice. Deux grandes possibilités se profilent alors : ou bien on décide de garder les noms « gênants », tous les noms gênants; ou bien on établit un critère qui permet de faire la part entre les noms que l’on peut garder malgré les crimes et ceux que l’on doit effacer – et l’appliquer intégralement, question de cohérence. Après, on pourrait discuter d’un tel critère : la gravité des crimes, La proximité historique? Peu importe, mais il faudrait qu’une telle discussion ait lieu. Et cela n’a pas été le cas.

Denis Coderre aime se présenter comme un « homme d’action », mais en grattant la surface, on découvre rapidement que cette « action » est d’abord et avant tout une question de saisir le spin médiatique et de le tourner en sa faveur. Le nom de Claude Jutra dérange? Aux poubelles! Mais si, par-delà cet exercice de relations publiques, il n’y avait rien d’autre? Alors, au lieu de servir le mouvement de dénonciation de l’« indéfendable », cela viendrait gommer l’enjeu, donner bonne conscience à des gens et balayer le problème sous le tapis jusqu’à la prochaine polémique qui permettra aux acteurs et actrices en place de se faire du capital politique et symbolique.

Jusqu’où les autorités – et la population en général – sont-elles prêtes à aller dans la reconsidération des grandes figures du passé? Et le fera-t-on à la lumière de nos critères moraux contemporains ou bien de ceux de l’époque où ces figures ont évolué? Et si les héros déchus de demain étaient des politiciens ayant appartenu à leur famille politique, verrait-on les décideurs d’aujourd’hui réagir si promptement?

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