Féminisme

Lise Thériault a raison… mais c’est un problème

Photo: Rose O'Neill

À proprement parler, la ministre de la Condition féminine Lise Thériault n’a pas tort lorsqu’elle refuse l’étiquette de féministe, tel qu’il appert de sa déclaration cavalière du 28 février dernier.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Bien que l’on parle désormais de féminismes au pluriel, la pensée féministe se définit d’abord comme un ensemble d’idées qui revendique, définit et promeut l’égalité des femmes par rapport aux hommes dans les sphères publique et privée de la société. Le féminisme comporte aussi un aspect politique et militant qui soulève des enjeux sociaux généralement liés à la discrimination des femmes, dans un esprit de lutte pour l’égalité. Il comprend une conscience individuelle des inégalités, menant ultimement à la militance. C’est pourquoi les mouvements féministes se déploient tant dans l’axe de la réflexion que dans celui de l’action. Le féminisme vise donc, bien évidemment, à atteindre l’égalité entre les genres.

la pensée féministe se définit d’abord comme un ensemble d’idées qui revendique, définit et promeut l’égalité des femmes par rapport aux hommes dans les sphères publique et privée de la société.

Or, en dépit des bonnes intentions de certain-e-s, affirmer le contraire n’est pas synonyme de vérité! Une volonté passive d’atteindre l’égalité, telle que celle des ministres Thériault et Vallée, ne peut suffire à se revendiquer du féminisme, puisque les inégalités systémiques persistantes entre les genres nécessitent de se pencher sur la situation particulière des femmes. Élargir la notion de féminisme à une simple prise de position en faveur de l’égalité, dépourvue de mesures proactives pour la corroborer, n’équivaut à rien de moins qu’à une dépolitisation du féminisme. Les luttes féministes ne visent pas seulement à garantir l’égalité formelle des droits, mais aussi l’égalité de fait en faisant une analyse critique de nos institutions. En ce sens, se réjouir de l’abolition des lois qui discriminent explicitement les femmes ne suffit pas; c’est l’effet des lois et politiques publiques sur la condition de l’ensemble des femmes qu’il faut étudier.

Les lois n’évoluent pas par magie : bon nombre d’entre elles n’auraient jamais été entérinées sans le travail accru de groupes communautaires qu’on considérait comme radicaux à leur époque.

Ce faisant, lorsque la ministre de la Condition féminine se cantonne à l’étendue du phénomène de self-made-man à celui de self-made-woman pour constater l’émancipation des femmes, elle néglige la situation de millions de femmes québécoises, majoritairement plus précaires que les hommes. Madame Thériault fait fi, de surcroît, d’une pléthore de réformes bénéfiques à l’émancipation des femmes qui ont pour assises des luttes dont elle semble ignorer les instigatrices. Les lois n’évoluent pas par magie : bon nombre d’entre elles n’auraient jamais été entérinées sans le travail accru de groupes communautaires qu’on considérait comme radicaux à leur époque. C’est grâce au travail de divers acteurs sociaux (Conseil du statut de la femme, FFQ, AFEAS, FTQ, professeur.e.s de droit, etc.) que le Parti libéral a adopté les dispositions sur le patrimoine familial dans le Code civil en 1989. C’est en raison des pressions persistantes de certaines féministes, tant réformistes que radicales, que le Code criminel a été amendé pour clarifier la notion de consentement à un acte sexuel, mais aussi pour abolir l’immunité relative aux agressions sexuelles entre conjoints. C’est à la suite du travail de terrain de groupes de femmes et de syndicats que la Coalition en faveur de l’équité salariale a été formée en 1989, menant ultimement à l’adoption d’une loi en la matière en 1996.

En dépit de ces avancées, force est de constater la présence persistante du sexisme. Depuis la tuerie misogyne de Polytechnique, 1500 femmes ont été assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint au Canada et l’on estime à 93 % le taux de femmes parmi les victimes d’homicides conjugaux. En 2013, 83 % des victimes d’agressions sexuelles étaient des femmes et l’on estime que 75 % des jeunes filles autochtones âgées de moins de 18 ans ont été victimes d’agressions sexuelles. Malgré la constitution d’un premier Conseil des ministres paritaire par le gouvernement Charest en 2008, le nouveau cabinet Couillard peine à atteindre la «zone paritaire», avec 11 femmes sur 28. À cette occasion, comment expliquer que lorsqu’on préfère une zone paritaire de 40 à 60 % à la parité stricte, la proportion de femmes se rapproche toujours plus du 40 % que du 60 %?

À cette occasion, comment expliquer que lorsqu’on préfère une zone paritaire de 40 à 60 % à la parité stricte, la proportion de femmes se rapproche toujours plus du 40 % que du 60 %?

Finalement, non seulement les inégalités économiques persistent, mais elles se creusent depuis quelques années, En 2007, les femmes gagnaient en moyenne 76,2 % du salaire des hommes tandis que leur revenu d’emploi représentait 75 % de celui des hommes en 2014. Ces inégalités économiques se tolèrent notamment sous le joug du Parti libéral du Québec, dont les mesures d’austérité ont créé un écart de 7 milliards de dollars entre les hommes et les femmes. Il n’est donc pas étonnant que les deux ministres libérales ne se disent pas féministes!

Ainsi, les avancées statuaires ne suffiront pas à éradiquer les stéréotypes sexistes et les barrières systémiques à l’égalité sociale, culturelle, économique et juridique des femmes. L’éducation populaire visant à sensibiliser les Québécois.e.s aux inégalités demeure essentielle, tant de la part des groupes féministes que de l’appareil étatique. L’égalité des droits ne se fera pas en un claquement de doigts, mais par un travail proactif contre les mesures et mythes antiféministes qui persistent dans la société québécoise, à commencer par une analyse sexo-différenciée des conditions des femmes. Pour ne citer que quelques figures féministes québécoises, je suggère que la ministre Thériault se penche sur l’œuvre de Louky Bersianik, de Denise Boucher, de Micheline Dumont et d’Éva Circé-Côté, afin de s’en inspirer.

Face à l’ennemi que l’on côtoie, la prise en charge collective de la lutte pour l’égalité n’est pas une absurdité belligérante, mais une nécessité. Refuser d’y adhérer, c’est contribuer à sa décrépitude.

Poursuivez votre lecture...
Harcèlement sexuel
La «liberté d’importuner», ce droit fondamental
Raphaëlle Corbeil
11 janvier 2018
politique municipale
Budget Plante: les propriétaires doivent-ils presser le bouton «panique»?
Céline Hequet
11 janvier 2018